Fin mai, la Marche pour Jésus a rassemblé près de 3 000 croyants dans les rues de Nice, illustrant un phénomène national : le regain d’intérêt des adolescents et jeunes adultes pour la foi chrétienne et le baptême. Yann Raison Du Cleuziou, professeur de science politique à l’Université de Bordeaux et spécialiste des questions religieuses, analyse les mécanismes sociaux et les motivations de cette jeunesse en quête d’ancrage et d’intensité spirituelle.
Un phénomène qualitatif plutôt que quantitatif
L’intérêt croissant des jeunes pour le christianisme ne marque pas un retour massif du religieux. « Non, quantitativement, ces conversions ne compensent pas le déclin global des baptêmes d’enfants ; il n’y a pas de “boom” statistique », explique le sociologue. « Nous assistons plutôt à une transformation qualitative : la foi n’est plus une transmission, mais une démarche volontaire, mue par une quête spirituelle intense. »
Une quête spirituelle et non un manque de repères
Contrairement à certaines idées reçues, ce phénomène n’est pas dû à un manque de repères. « Les jeunes évoluent déjà dans un univers comportant énormément de normes et de codes », précise Yann Raison Du Cleuziou. « Cette tendance s’explique avant tout par la recherche et la redécouverte d’une expérience spirituelle forte, qui est souvent la première motivation citée, ou par la traversée d’une épreuve de vie. Ces expériences peuvent même prendre un tournant spectaculaire, allant jusqu’à des rêves de la Vierge ou de Jésus. »
Un mouvement identitaire ? Une recherche de stabilité
Le retour vers la religion catholique est-il un mouvement identitaire ? Le terme est réducteur selon le spécialiste. « Face à un monde en mutation rapide, ce retour traduit une recherche de stabilité. En quête de repères après des ruptures de transmission, ces jeunes utilisent le baptême pour renouer avec leurs racines et préserver l’héritage religieux de leurs aînés. » Il ajoute : « Le baptême est parfois une manière de renouer avec ses racines et la mémoire de ses grands-parents. »
L’islam comme miroir et moteur
La visibilité de l’islam joue un rôle majeur. « Par sa visibilité et son intensité spirituelle, l’islam est devenu une religion de référence pour les 18-29 ans », affirme Yann Raison Du Cleuziou. « En quête d’une pratique concrète, ces jeunes transposent alors ces attentes sur le catholicisme, leur matrice culturelle. » Cet effet « miroir » explique, par exemple, le regain d’intérêt pour le Carême, de plus en plus vécu comme un « Ramadan chrétien ». Ils souhaitent eux aussi vivre une appartenance religieuse concrète et intense.
Les canaux humains : amis et grand-mère
Le cheminement se fait souvent à distance des paroisses traditionnelles, qui peuvent être intimidantes. Les amis jouent un rôle déterminant : les démarches se font en groupe avec un fort effet d’entraînement. La famille, et particulièrement la figure de la grand-mère, est également centrale. « Il arrive fréquemment qu’un jeune décide de se faire baptiser au décès de sa grand-mère, qui était souvent la dernière pratiquante de la famille, afin de maintenir un lien avec elle et avec le catholicisme », note le sociologue.
Le rôle des influenceurs chrétiens
Comment expliquer le poids des influenceurs chrétiens dans ce processus ? « Puisque les paroisses et les prêtres sont moins accessibles et impressionnent davantage, les influenceurs sur les réseaux sociaux agissent comme une interface et un espace transitoire », explique Yann Raison Du Cleuziou. « Ils constituent un sas d’observation totalement libre où les jeunes peuvent s’informer, regarder des vidéos sans engagement. Et appartenir à une communauté virtuelle sécurisante avant de franchir la porte d’une église physique. »
Un ton conservateur et anti-système
Pourquoi cette démarche religieuse prend-elle parfois un ton conservateur ou traditionaliste sur internet ? « Le cheminement vers la religion, qu’elle soit catholique ou musulmane, est souvent vécu comme une contre-culture contestataire face à une société jugée insatisfaisante », analyse le spécialiste. « Conjugué aux algorithmes qui favorisent les contenus clivants, ce besoin d’intensité pousse les influenceurs à adopter des positions radicales, présentant la foi comme une véritable rébellion “anti-système” qui séduit la jeunesse. »



