Dix ans déjà que la Cité internationale de la tapisserie, sise à Aubusson (Creuse), dynamise et fait connaître, en France comme à l'étranger, sa vénérable et bien vivante filière. Portrait et découverte sur place, en cette année anniversaire, d'un modèle exemplaire.
Un projet fédérateur
Dix ans, cela passe vite, mais c'est assez pour mesurer combien les choses avancent bien quand l'État, une Région, un Département et une Communauté de communes s'accordent sur un projet plus grand que leur couleur politique. La Cité internationale de la tapisserie d'Aubusson est un projet qui fut lancé en 2010, quand l'Unesco inscrivit la tapisserie d'Aubusson au patrimoine culturel immatériel de l'humanité : sacré big bang en « hyperruralité » ! Confiée à Emmanuel Gérard, qui en est toujours le directeur, elle a ouvert en 2016 dans l'ancienne Enad (École nationale des arts décoratifs), au cœur d'un écosystème professionnel bien vivant : 250 filateurs, teinturiers, cartonniers, lissiers, restaurateurs et 60 entreprises nées pour moitié dans la dernière décennie turbinent en effet entre Aubusson et Felletin, pour quelque 21 millions d'euros de chiffre d'affaires annuel.
Triple mission
La Cité, en bonne courroie de transmission, porte une triple mission. D'abord, conserver et faire connaître une collection d'exception. Sa Nef des Tentures est une machine à remonter le temps. Mille-fleurs et verdures : il y a six siècles, Aubusson donnait dans le décor végétal, avant de passer au XVIIe siècle aux grandes tentures narratives qui déployaient leur récit romanesque et réchauffaient les murs des châteaux. La « Tapisserie à l'éléphant », dite aussi « L'Asie » de la Manufacture Sallandrouze, datant du XIXe siècle (1844) en est un exemple. Colbert et Louis XIV accordèrent le statut de Manufacture royale aux « marchands, maîtres et ouvriers tapissiers de la ville d'Aubusson ». Une foule d'ateliers disséminés jusqu'au XIXe siècle, qui regroupa les manufactures et les commandes publiques ou privées.
« Le Chant du Monde » de Jean Lurçat
À voir : « Le Chant du Monde » de Jean Lurçat, de retour à la Cité d'Aubusson le temps d'une exposition. Il est l'œuvre du peintre, céramiste et tapissier français Jean Lurçat. La spécialité du bassin Aubusson-Felletin, c'est la tapisserie d'interprétation, ce tandem virtuose entre un créateur et un artisan d'art. Et quel plus bel exemple que « Le Chant du monde », vaste tenture créée par Jean Lurçat et tissée (en majorité) par François Tabard, jeune directeur du plus vieil atelier historique d'Aubusson, entre 1957 et 1966 ?
Soixante ans plus tard, « Le Chant du monde » est de retour en ville le temps d'une exposition ! Dans la nouvelle extension de la Cité, l'œuvre dit moins son ampleur (80 x 4,40 mètres) qu'à l'hôpital Saint-Jean d'Angers, où elle est d'ordinaire montrée. Ici, celle que Lurçat appelait la « table des matières d'une existence » nous enveloppe plutôt et nous interpelle par sa stupéfiante actualité. Lurçat le résistant savait de quoi il parlait quand il racontait la menace de la guerre et l'arme atomique. Mais sa foi en l'homme restait la plus forte : l'espoir renaissait, les étoiles scintillaient, le champagne pétillait, des milliers de bestioles chahutaient dans l'eau et les airs et les planètes dansaient pour fêter les arts et la science… Une merveille, à méditer !
Former les nouvelles générations
Lurçat, pour qui un lissier était un monsieur à béret et clope au bec, se serait amusé de ces jeunes diplômées d'écoles d'art qui veulent aujourd'hui apprendre le métier à Aubusson – en 2024, le Greta du Limousin a reçu 70 candidatures pour 12 places ! Former les nouvelles générations au tissage de basse lisse, c'est la deuxième grande mission de la Cité. On peut visiter dans ses murs l'atelier où quatre lissières de deux générations (Atelier A2, Just'lissières et Margot Malaubier) tissent « La Sieste de Mei et Totoro », capture d'écran géante du film « Mon voisin Totoro », du maître japonais de l'animation, Hayao Miyazaki.
Le mécénat d'entreprises et KissKissBankBank ont permis d'ajouter « Totoro » à un projet de six tapisseries monumentales mené avec le Studio Ghibli. Cette sieste dans une clairière en forêt donne du fil à retordre à Aïko Konomi, qui prépare les flûtes (en tapisserie de basse lisse, pièce de bois de forme allongée qui sert à faire passer les fils de la trame entre les fils de la chaîne) des lissières en 150 nuances ! Mais la coloriste japonaise dit son bonheur de côtoyer le prestigieux savoir-faire creusois et les films d'animation qui ont bercé son enfance.
Succès de la pop culture
Depuis le succès d'« Aubusson tisse Tolkien », la Cité regarde volontiers du côté de la pop culture pour ses grandes aventures tissées, qui parlent à tous les publics. Et ça marche ! On peut même dire que les cinq années écoulées ont été un peu folles. En 2021, à peine déconfinée, la Cité reçoit la chaîne de télévision japonaise NHK, qui filme à l'atelier la tapisserie inspirée de « Princesse Mononoké » : 10 millions de Japonais regardent Aubusson tisser Miyazaki en live ! En 2022, Emmanuel et Brigitte Macron viennent voir l'un des derniers volets de la saga Tolkien tomber du métier. Puis, en 2023, trois nouvelles tapisseries d'après Miyazaki sont dévoilées. 2024, année olympique : le « Times » de Londres classe la Cité parmi les sept institutions singulières à visiter au détour des JO. Et 200 000 visiteurs découvrent « Le Château ambulant » tapissier au musée des Beaux-Arts d'Hiroshima. Une paille à côté des 4,5 millions de visiteurs qui passeront, pour l'Exposition universelle d'Osaka en 2025, par le pavillon de la France, dont les plans ont été modifiés pour pouvoir exposer « Princesse Mononoké ».
Hommage à George Sand
Si ça n'est pas une success-story, ça y ressemble, et d'autres surprises vous attendent en cette année anniversaire, où la Cité dévoilera de nouvelles pièces du cycle Miyazaki et une magnétique « Salammbô » du dessinateur de BD Philippe Druillet. Le 8 juin, enfin, la Cité d'Aubusson fêtera les 150 ans de la mort de George Sand, originaire de la ville voisine de Nohant. L'« Hommage à George Sand » est un long ruban de 23 mètres imaginé par Françoise Pétrovitch, qui a demandé 8 000 heures de boulot aux lissières de l'atelier Four (la manufacture du même nom). Ce format hors du commun, ce nouveau médium furent un défi pour la plasticienne, qui dit avoir cherché en elle les traces déposées par George Sand, femme engagée en « autant d'existences que la vie lui en propose : autrice, mère, amante, châtelaine, journaliste, paysagiste ». À l'atelier Four, le tissage devient art contemporain.
La lecture de son autobiographie et de sa correspondance, en particulier, lui a révélé la finesse de son esprit, son courage à braver les conventions de son temps et une ouverture peu commune au monde, aux autres, aux idées. Autant d'éclats de vie qu'elle a voulu restituer, avec une liberté dont se sont emparées à leur tour la cartonnière Delphine Mangeret, la coloriste Nadia Petkovic, les lissières Marie-Catherine Chassain, Sarah Chassain et Clémence Tonnoir de l'atelier Four. Une belle aventure où la Cité a encore fait rimer laine et création contemporaine.
À voir, à faire à Aubusson
Cité internationale de la tapisserie. « Le Chant du monde » de Jean Lurçat, jusqu'au 30 octobre. Du 5 au 8 juin : week-end « Hommage à George Sand » (concert, conférence, dévoilement de la tapisserie et spectacle à la Scène nationale). Tombées de métier : « Salammbô » le 26 juin (à confirmer) ; « Totoro » et le 5e opus Miyazaki le 17 juillet. Entrée : 9,50 €, gratuit - 25 ans. Fermé le mardi, sauf juillet-août. Visites guidées des expositions ou de l'atelier de tissage : tél. 05 55 66 66 66. Rue des Arts, 23200 Aubusson, www.cite-tapisserie.fr
Où dormir et manger à Aubusson : Les Maisons du Pont (dès 89 € la nuit), Hôtel-restaurant Le France (chambres dès 98 €).



