Addiction aux réseaux sociaux : une stratégie, pas une négligence
Addiction aux réseaux : une stratégie, pas une négligence

Tribune. Meta (Facebook, WhatsApp, Instagram) et Google (YouTube) sont-ils seulement coupables de « négligence » par rapport aux risques que leurs applications font encourir aux usagers, selon le récent verdict d’un procès aux États-Unis ? Pour l’expert Alessandro Fiorentino, ces géants du numérique ont au contraire délibérément perfectionné des « techniques prédatrices » pour créer une « dépendance psychologique » des utilisateurs.

Un verdict qui interroge

Le 25 mars 2026, un jury de Los Angeles a déclaré Meta et Google coupables de négligence pour leur rôle dans l’addiction d’une jeune fille aux réseaux sociaux. Selon le verdict, Meta a fait preuve de négligence en n’informant pas suffisamment des risques liés à Instagram, tandis que Google a été jugé négligent pour ne pas avoir averti des dangers associés à YouTube. Mais cette qualification est-elle à la hauteur des faits ?

Il faudrait croire que Meta et Google ont « oublié » que leurs propres équipes ont conçu, testé et perfectionné des mécanismes addictifs pendant plus d’une décennie. L’expression « coupables de négligence » est presque comique, lorsqu’on connaît la réalité des mécanismes déployés par les plateformes pour capter l’attention des jeunes.

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Une ingénierie comportementale intentionnelle

Comment parler de négligence quand tout, dans la conception de ces services, relève d’une « ingénierie comportementale intentionnelle », documentée, industrialisée ? Ce n’est pas une opinion, mais un constat étayé par un article de recherche publié en mai 2023 : « RGPD, un révélateur des logiques subreptices des plateformes envers la jeunesse ». Nous y écrivions : « La stratégie de ces plateformes est de créer une dépendance psychologique des utilisateurs et d’utiliser diverses techniques prédatrices de collecte de données personnelles. »

Nous ne sommes pas face à un oubli, mais face à une stratégie.

La stratégie d’ancrage

Les plateformes n’ont jamais caché leur ambition : maximiser le temps passé, capter l’attention, transformer chaque interaction en donnée exploitable. Elles ont perfectionné ce que nous décrivions comme la « stratégie d’ancrage », un cycle en quatre temps : déclencheur, action, récompense variable, investissement, conçu pour créer une habitude, puis une dépendance. Cette stratégie est la mère des techniques prédatrices, développées par les experts « marketing produit » de ces plateformes, s’appuyant notamment sur les travaux de B. J. Fogg.

Ce n’est pas un dérapage, c’est une méthode. Et cette méthode est d’autant plus efficace qu’elle s’appuie sur les vulnérabilités cognitives des jeunes. « Au travers d’astuces juridiques, de techniques dissimulées, d’ergonomies trompeuses et de manipulation cognitive, le client n’est plus en capacité d’agir en conscience. » On est loin d’une simple négligence, on est dans la préméditation, la planification, l’optimisation continue.

Un arsenal, pas un accident

Extorsion du consentement, asservissement du consentement, atomisation du risque juridique, synchro-acquisition… Les plateformes ont développé un véritable catalogue de techniques destinées à contourner l’esprit du RGPD tout en respectant sa lettre. Elles savent exactement ce qu’elles font et pourquoi elles le font. Qualifier cela de négligence, c’est comme accuser un pickpocket d’avoir « maladroitement » glissé sa main dans votre poche !

En Europe, on ne se raconte plus d’histoires. La directive SMA, le DSA, les travaux du Media Board, les enquêtes sur TikTok : tout cela repose sur un constat simple : les plateformes ne sont pas négligentes, elles sont performantes. Performantes dans la captation de l’attention, dans la collecte de données, dans l’exploitation des biais cognitifs. C’est précisément pour cela qu’il faut les réguler. La conclusion préliminaire de la Commission européenne sur la conception addictive de TikTok va dans ce sens : l’addiction n’est pas un effet secondaire, c’est un produit.

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Un réveil américain tardif

La décision américaine ajoute une pierre à l’édifice, mais elle révèle aussi un décalage culturel. Là où l’Europe parle de « responsabilité », de « design addictif », de « risques systémiques », les États-Unis en sont encore à évoquer la « négligence ». Il faudra bien, un jour, appeler les choses par leur nom.

La naïveté n’est plus une option. Les jeunes paient aujourd’hui le prix d’un modèle économique qui a prospéré sur leur attention, leur impulsivité, leur besoin de lien social. Les rapports s’accumulent, les alertes aussi. Le bien-être des jeunes se dégrade, et les plateformes continuent d’optimiser leurs mécanismes. Alors, non, ce n’est pas de la négligence. C’est une stratégie. Une stratégie qui a fonctionné. Une stratégie qui doit désormais être encadrée – fermement, durablement, collectivement.

Alessandro Fiorentino est expert en protection des données chez Adequacy et vice-président de l’association Privacy Tech. Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.