Face à l'urgence écologique, l'économie circulaire s'impose comme une alternative crédible au modèle linéaire « extraire, produire, consommer, jeter ». Mais pour la sociologue Camille Dormoy, cette transition ne se limite pas à des gestes techniques ou à des innovations industrielles. Elle implique une transformation profonde de notre rapport au temps, un temps que notre société nous a appris à ne plus perdre.
Une invitation à ralentir
Dans une tribune publiée par Le Monde, Camille Dormoy explique que l'économie circulaire « demande de reprendre le temps qu'on nous a appris à ne plus perdre ». Cette formule résume un paradoxe : alors que nous cherchons à gagner du temps dans nos vies hyperconnectées, la transition écologique exige au contraire de ralentir, de réparer, de réutiliser, de partager.
La sociologue souligne que nos modes de consommation actuels sont fondés sur la vitesse : renouvellement rapide des produits, obsolescence programmée, livraison en un clic. L'économie circulaire, elle, repose sur des pratiques comme la réparation, le réemploi, la location ou l'achat d'occasion, qui prennent du temps. Or, ce temps est devenu une denrée rare dans nos sociétés où tout est conçu pour être immédiat.
Un changement de valeurs et de pratiques
Pour Camille Dormoy, adopter l'économie circulaire ne relève pas seulement d'une décision individuelle, mais d'un choix collectif. Cela suppose de revaloriser des métiers et des compétences liés à la réparation, de repenser les modèles économiques des entreprises, et de revoir nos politiques publiques pour encourager la durabilité plutôt que la surconsommation.
La sociologue insiste sur le fait que ce changement ne peut se faire sans une remise en question de notre conception du progrès et de la croissance. « Il faut inventer de nouveaux indicateurs de richesse qui intègrent la qualité de vie, la santé des écosystèmes et la cohésion sociale », écrit-elle. Une telle transformation nécessite du temps, de la réflexion et de la pédagogie.
Des exemples concrets
Camille Dormoy cite des initiatives qui illustrent cette lenteur assumée : des ateliers de réparation collaboratifs, des plateformes de location d'outils, des ressourceries qui donnent une seconde vie aux objets. Ces pratiques, bien que marginales, montrent qu'une autre voie est possible. Elles permettent de créer du lien social, de réduire les déchets et de redonner du sens à nos actes de consommation.
Selon l'Ademe, l'agence de la transition écologique, le gisement de réemploi et de réparation en France représente un potentiel économique de plusieurs milliards d'euros et des milliers d'emplois non délocalisables. Pourtant, ces filières restent sous-développées, faute de soutien et de reconnaissance.
Un appel à la responsabilité collective
La sociologue appelle les pouvoirs publics à agir : allonger la durée de garantie, instaurer des bonus-malus sur la réparabilité, soutenir les acteurs de l'économie sociale et solidaire. Elle invite également les citoyens à se réapproprier le temps, à résister à la frénésie consumériste, et à redécouvrir le plaisir de faire durer les choses.
« Reprendre le temps, c'est aussi reprendre le pouvoir sur nos vies », conclut-elle. Un message qui résonne particulièrement à l'heure où les crises écologiques et sociales appellent à une profonde refondation de nos modèles.



