Michel Winock revisite la Commune et éclaire la violence politique contemporaine
Un grand historien ne disparaît jamais véritablement. Il revient souvent à ses premières passions. Plus de soixante années après Les Communards, coécrit avec Jean-Pierre Azéma, l'auteur de La Fièvre hexagonale se replonge dans cette montée brutale de température politique qui a creusé un sillon durable entre deux France. Dans La Commune (Gallimard), Michel Winock propose une réflexion renouvelée sur les motivations exactes des communards comme sur les raisons de leur échec. L'occasion de replacer la violence politique dans son contexte historique et dans la longue durée de notre pays.
Les sources de la violence pendant la Commune
Lors de la Commune, quels éléments avaient nourri une telle violence dans les deux camps ? Du côté parisien, un ressentiment patriotique profond animait une population ayant subi le siège des Prussiens pendant près de cinq mois, avec une volonté farouche de résistance malgré le froid, la faim et les bombardements. La signature de l'armistice fut perçue comme une trahison du gouvernement provisoire. Certains historiens ont parlé de « fièvre obsidionale ». À cela s'ajoutèrent les mesures prises par l'Assemblée à majorité monarchiste de Bordeaux et de Versailles, la menace de restauration, et la décision humiliante d'Adolphe Thiers d'accepter le défilé des casques à pointe dans Paris.
Du côté versaillais, la haine d'une majorité élue par la France rurale envers une ville perçue comme peuplée de chauvins jusqu'au-boutistes et d'éternels révolutionnaires voulant s'imposer au pays. Jules Favre, ministre de Thiers, proclama : « Il n'y a pas à pactiser avec l'émeute. Il faut la dompter, il faut châtier Paris ! » Il aurait fallu une « sagesse extrême » des deux côtés, mais la rage, la peur, l'humiliation et l'esprit de vengeance l'emportèrent.
Une longue histoire de violence politique
Michel Winock a retracé les acmés de la violence hexagonale dans ses ouvrages : révolutions du XIXe siècle, boulangisme, affaire Dreyfus, 1934, 1968, et maintenant la Commune. L'épisode actuel s'inscrit-il dans cette lignée convulsive ? Il fait partie d'une longue histoire qui, depuis les guerres de Religion en passant par la Révolution, a connu la guerre civile tantôt larvée, tantôt sanglante. Concorde, consensus et compromis sont des mots rares en français. L'Union sacrée n'a duré que trois ans, de 1914 à 1917.
Comment qualifier le climat actuel ? Nous vivons l'un de ces moments de crispation, d'affrontement et de brutalisation, certes loin d'être exceptionnel dans notre histoire. Ernest Renan disait déjà : « Notre pauvre pays est toujours sous la menace d'une rupture d'anévrisme. » Mais comme dans toute crise, celle d'aujourd'hui présente, à côté des invariants, les effets d'une conjoncture nouvelle et d'une situation originale.
La brutalisation contemporaine de la vie politique
Cet empoisonnement est-il la conséquence d'une « brutalisation » de la vie politique ? La caractéristique de cette violence de rue est qu'elle surgit au cœur d'une crise institutionnelle et parlementaire : fin de la bipartition gauche/droite, effondrement des partis de gouvernement, montée des extrêmes. Notre système politique ne fonctionne plus depuis l'élection présidentielle de 2022. Le bipartisme, qui permettait l'alternance, est mort.
Les véhémences des députés LFI à l'Assemblée, entrés dans une stratégie de conflictualité intensive et de « bordélisation » volontaire, dans la volonté de créer l'antagonisme final avec le RN, ont nourri un climat de radicalité auquel contribue désormais le relais des réseaux sociaux. À notre culture de la violence héritée de l'Histoire s'ajoutent aujourd'hui les haines inexpiables, les condamnations à mort symboliques et les lynchages colportés par les réseaux sociaux.
La persistance du clivage fascisme/antifascisme
Pourquoi sommes-nous le seul pays à avoir conservé ce vieux clivage entre fascisme et antifascisme ? Ces deux notions sont devenues des facilités de langage, des termes passe-partout qui ne renvoient plus à la réalité historique des années 1930. Désormais, on qualifie de « facho » tout ce qui est plus ou moins à droite, d'où une dégradation de l'acception du mot, qui a conservé toutefois sa pugnacité.
L'appel à l'antifascisme demeure un slogan très mobilisateur. Sa persistance naît de notre culture politique issue de la Révolution, perpétuée au fil du temps, qui a sédimenté un style de l'affrontement et de la radicalité. Notre société, parcourue par une haute intensité émotionnelle, a une histoire dramatique, portée par une mémoire incessante des militants et des politiques toujours prêts à se référer à un passé violent et radical.
Un contexte économique et social dégradé
Le contexte a changé, le terreau n'est plus le même, le terrain est miné. Aujourd'hui, le contexte économique et social, la baisse du pouvoir d'achat, le maintien du chômage à plus de 7,5 %, les menaces sur les retraites, la détérioration des services publics et la peur de l'avenir font que le moral de la nation est au plus bas. Le drame de Lyon a révélé une situation à haute teneur de risque.
L'effondrement du système politique ne fait-il pas le lit d'une expression radicale de la politique ? En effet, et par le biais d'une jeunesse engagée et militante. Dans les années 1960 et 1970, la violence politique était encore canalisée dans certains bastions : université, usines, armée. Qu'elle ne soit plus vraiment cantonnée peut expliquer aussi sa diffusion, difficile désormais à endiguer.
Les extrêmes et leur classification
Que penser des classifications par le Conseil d'État du RN et de LFI en mouvements d'extrême droite et d'extrême gauche ? Ces termes sont justifiés d'abord pour des raisons topographiques à l'Assemblée nationale. Sur le fond, le RN conserve fondamentalement une idéologie xénophobe, antimusulmane, une complicité ostensible avec les régimes illibéraux et un esprit anti-européen.
Du côté de LFI, solidaire de la Jeune Garde, le rejet de l'étiquette d'extrême gauche est plus étrange, car dans un mouvement « révolutionnaire », elle n'est nullement péjorative. Il y va ici, comme pour le RN, de considérations électorales, car le mot « extrême » peut dissuader les électeurs ennemis de la violence.
Les leçons de l'histoire
Les Français n'ont jamais aussi peu voté et voilà qu'on tue pour des raisons politiques. N'y a-t-il pas là un paradoxe ? Les Français ne sont pas dépolitisés. Leur défiance vis-à-vis de la politique et des élus, leur abstentionnisme électoral représentent aussi des attitudes politiques : celles du refus, du rejet, du ressentiment.
L'Histoire nous apprend que les Français n'ont jamais vraiment accepté le système de démocratie représentative. Dès 1792, la Commune de Paris, farouchement antiparlementaire et favorable à la démocratie directe, délogea les Girondins et fit le lit de la Terreur. Notre idée de la démocratie libérale parlementaire n'a pas de racines profondes. Voilà qui vient alimenter encore, dans le contexte d'un système politique exténué, un terreau favorable à la violence.



