Un drame qui interroge la violence politique en France
Quel sens donner à cette tragédie survenue à Lyon ? L'étudiant et militant identitaire Quentin Deranque a été violemment agressé jeudi vers 18 heures, en marge d'une conférence de l'eurodéputée Rima Hassan. Selon le procureur de Lyon, Thierry Dran, lors d'une conférence de presse lundi 16 février, la victime a été jetée au sol et frappée par « au moins six individus » masqués et cagoulés avant de succomber à ses blessures.
Le mouvement antifasciste pointé du doigt
Le mouvement antifasciste La Jeune Garde, pourtant dissous en 2025, est directement mis en cause dans cette affaire. Bien qu'aucune interpellation n'ait encore eu lieu, des témoins présents lors de l'affrontement affirment avoir reconnu Jacques-Élie Favrot, attaché parlementaire de Raphaël Arnault. Ce dernier est député La France insoumise du Vaucluse et fondateur de cette mouvance d'ultragauche.
Dans une ville comme Lyon, régulièrement marquée par des affrontements entre militants d'extrême gauche et d'extrême droite, ce drame réveille des inquiétudes profondes sur le retour de la violence comme arme politique en France. Pour mieux comprendre ces enjeux, nous avons interrogé Xavier Crettiez, politologue et professeur de sciences politiques à Sciences Po-Saint-Germain-en-Laye.
Une intensification de la violence politique ?
Le Point : Cette tragédie symbolise-t-elle une forme d'intensification de la violence politique en France ?
Xavier Crettiez : Ce n'est pas du tout une forme d'intensification. Nous avons connu des périodes où la violence politique homicidaire était bien plus importante. La vague islamiste des années 2010-2020, ou encore les années 1970 pour la violence idéologique. Les années 1930 étaient également bien plus violentes.
Ce qui est singulier ici, c'est le profil de la victime appartenant à l'ultradroite, attaquée – si l'enquête le confirme – par des individus du camp de la gauche radicale. Historiquement, 90 % des homicides politiques et idéologiques viennent de l'ultradroite. Depuis 1986, on compte environ soixante homicides d'ultradroite contre seulement cinq pour l'ultragauche.
La violence d'ultragauche est généralement une violence contre les biens, comme les actions des Black Blocs. Alors que la violence d'ultradroite s'attaque directement aux personnes. Ce fait est donc relativement rare venant de l'ultragauche.
Lyon, terrain de confrontation idéologique
Le Point : Le meurtre a eu lieu à Lyon, théâtre connu d'un face-à-face entre camps violents...
Xavier Crettiez : Ce n'est évidemment pas un hasard. Lyon est vraiment le cœur de l'ultradroite en France. La Jeune Garde s'est installée sur Lyon pour contrer cette forte présence, particulièrement dans le Vieux Lyon. Il s'est probablement joué là une guerre de territoire, habillée d'un discours idéologique.
Les services de renseignement sont parfaitement conscients qu'à Lyon se pose une problématique d'affrontements idéologiques forts entre ces groupes antagonistes.
Les liens avec la gauche radicale institutionnelle
Le Point : Dans quelle mesure ces actions s'inscrivent-elles dans les liens entre mouvements politiques comme La France insoumise et les mouvances d'ultragauche ?
Xavier Crettiez : L'ultragauche activiste violente, qu'on retrouve essentiellement chez les libertaires et dans la mouvance Black Blocs, n'a pas de liens organiques avec LFI. Au contraire, il existe une détestation profonde des anarchistes envers un mouvement perçu comme très autoritaire et rigide.
La Jeune Garde représente un cas différent avec un lien organique via son fondateur Raphaël Arnault, aujourd'hui député insoumis. Concernant la violence, contrairement à ce que certains affirment, les antifas sont violents. Les antifas non violents, ça n'existe pas, ou seulement dans l'imaginaire politique.
La culture de la violence en politique
Le Point : Il y a une violence intrinsèque à ces groupes ?
Xavier Crettiez : C'est dans leur ethos politique et idéologique. Ce sont des gens qui pratiquent la politique de façon violente, avec une dimension grégaire prononcée et une occupation géographique de la rue très marquée. Il ne faut jamais sous-estimer la séduction de la violence en politique.
La violence de rue rassemble souvent des jeunes pratiquant des sports de combat qui y trouvent un véritable plaisir activiste. L'exercice de la violence physique dans l'action politique ne constitue pas nécessairement un barrage pour ces groupes.
La France et sa relation historique à la violence politique
Le Point : La France a-t-elle une culture de la violence comme réponse politique légitime ?
Xavier Crettiez : Si on regarde les grands épisodes contemporains de violence, la France a été relativement épargnée comparée à ses voisins européens. Le groupe Action directe a tué une dizaine de personnes, mais rien à voir avec les Brigades rouges en Italie (600 morts) ou la Fraction armée rouge en Allemagne (cent morts).
La France est passée à côté de cette grande vague contemporaine de violence idéologique. Même la violence d'ultradroite, bien que réelle, reste moins importante qu'en Scandinavie par exemple. Nous sommes dans un pays où politiquement, on risque rarement sa vie.
Une violence difficile à comprendre
Le Point : Cela crée-t-il une méconnaissance de la violence politique ?
Xavier Crettiez : Effectivement, il y a une difficulté à accepter, à comprendre ces phénomènes de violence dans la période actuelle. La médiatisation joue un rôle crucial, surtout avec la circulation d'images de l'agression. L'effet de l'image est très fort.
Comme souvent, le sentiment d'insécurité vis-à-vis de la violence politique est bien supérieur à la réalité de cette violence pratiquée. Il existe un décalage entre la représentation médiatique et la situation réelle sur le terrain.
La violence dans nos sociétés contemporaines
Le Point : L'expression de cette violence, que dit-elle de l'état de notre société ?
Xavier Crettiez : Nous sommes dans des sociétés où on ne maîtrise plus la violence. On l'a mise complètement à distance, elle est devenue incompréhensible. Incompréhensible quand elle se fait au nom de Dieu, mais même quand elle se fait au nom d'idéologies plus familières comme le marxisme ou l'anarchisme.
C'est à la fois une bonne chose d'avoir sorti la violence de nos sociétés, mais en la mettant à l'écart, dès qu'elle apparaît, elle est confiée à des petits groupes activistes qui savent la pratiquer. Dès lors, elle nous trouble énormément car nous avons perdu les codes pour la comprendre et l'appréhender.



