Le plus vaste cimetière du Commonwealth en Europe, témoin silencieux d'une pandémie mondiale
Plus de 10 000 tombes blanches dominent l'estuaire de la Canche à Étaples, dans le Pas-de-Calais. Soldats anglais, canadiens, australiens, indiens y reposent, face au Touquet et ses villas cossues. Cette ville ferroviaire fut le cœur de la logistique britannique après 1915, au sud des ports de débarquement de Calais et Boulogne. De l'autre côté de la voie ferrée, un immense camp d'entraînement et de transit accueillit 2 millions de soldats. Aujourd'hui, il n'en subsiste rien, sinon une hypothèse tenace : Étaples comme foyer originel de la grippe espagnole.
Les dates funèbres qui parlent
Marianne Steenbrugge, chargée du tourisme de la ville, désigne les dates de décès sur les stèles. Une majeure partie correspond au pic de mortalité de l'automne 1918 et de l'hiver 1919. La journaliste britannique Laura Spinney, auteure de « La grande tueuse » consacré à cette pandémie qui fit 50 millions de morts, a attiré l'attention sur ce cimetière. Rien d'espagnol dans cette grippe : l'unique certitude est qu'elle ne venait pas d'Espagne. Seule l'absence de censure militaire dans ce pays neutre permit jadis d'incriminer les Espagnols.
Les multiples origines supposées d'une pandémie mondiale
Dans la panique de l'époque, toutes sortes d'origines furent attribuées à la maladie :
- Au Chili, on invoqua la punition divine
- En Russie, on accusa les bolcheviques
- En France, où l'armée la désigna sous le nom de code « maladie onze », on soupçonna la Suisse
- Aux États-Unis, on hésita entre la communauté italienne et les sous-marins allemands
Le spectre de la guerre biologique avait la vie dure. Certains prétendirent même que le sort du conflit avait basculé à l'été 1918 à cause de l'hécatombe dans les rangs allemands. D'autres rendaient responsable la guerre en général, et la pestilence des millions de soldats sans sépulture.
Une pandémie qui changea le monde
Étrange et insaisissable, cette grippe affectait surtout les 20-40 ans et n'épargna aucune région du monde. En Alaska, certaines villes perdirent 50% de leurs habitants, les îles Samoa 22% de leur population. C'est en 1920 que Freud, dont la fille Sophie décéda de la grippe, forgea le concept de pulsion de mort. Mais comment remonter au porteur zéro de cette première maladie mondialisée ?
Trois pistes sérieuses pour une origine incertaine
La piste américaine : Le 4 mars 1918, le cuisinier Albert Gitchell du camp Funston au Kansas présente tous les symptômes. Premier cas enregistré officiellement, ce jeune fermier du comté pauvre de Haskell fut longtemps considéré comme le malade originel. En 2014, le spécialiste Michael Worobey affirma que sept des huit gènes du virus ressemblaient fortement aux gènes grippaux des oiseaux d'Amérique du Nord.
La piste chinoise : Dès 1918, les Américains rejettent la faute sur les Chinois. Une épidémie ravagea le Shanxi à l'hiver 1917, où l'on aurait déjà eu affaire à la « petite peste ». Des travaux historiques récents braquent les projecteurs sur les 350 000 travailleurs chinois acheminés en Europe, dont 150 000 en France. Or ils étaient originaires des provinces infectées par la « peste » de l'hiver 1917.
La piste française d'Étaples : En 2002, des virologues britanniques ont mis en avant cette troisième piste. Ils ont exhumé des études sur une épidémie de « bronchite purulente » qui toucha le camp après la bataille de la Somme fin 1916. L'argument qui plaide pour Étaples est sa proximité avec la baie de la Somme, lieu majeur de migration des oiseaux. Le microbiologiste français Claude Hannoun y a identifié plus d'une centaine de souches grippales chez les canards migrateurs. De plus, le camp d'Étaples comptait de nombreux élevages de canards et de porcs.
Les pistes qui se croisent
Les travailleurs chinois étaient regroupés principalement à Noyelles-sur-Mer - où se trouve aujourd'hui le plus grand cimetière chinois d'Europe -, non loin d'Étaples. Ils circulaient tout le long de la Côte d'Opale pour des tâches de transbordement. Les différentes hypothèses peuvent ainsi se croiser et se renforcer mutuellement.
L'héritage viral de la grippe espagnole
Abritée aujourd'hui à Atlanta dans un espace de confinement à haute sécurité, la souche H1N1 à l'origine de cette grippe est pourtant la « mère de toutes les pandémies ». Une majorité des gènes des autres épidémies - la grippe asiatique de 1957, celle de Hongkong de 1968 et la grippe H1N1 de 2009 - sont issus de la grippe espagnole.
Cette pandémie a été l'occasion d'une prise de conscience : des politiques de santé publique étaient indispensables. Elle a affecté une humanité affaiblie par la guerre, mais sa propagation mondiale inaugura une nouvelle ère globale de la maladie. Comme le soulignait le spécialiste Michael Osterholm, le seul remède serait la mise en place d'un « projet Manhattan » de recherche pour élaborer un vaccin universel.
Telle est sans doute l'une des raisons de la médiocre postérité de la grippe espagnole : noyée chronologiquement dans le dénouement de la Première Guerre mondiale, elle souffre aussi d'une incertitude majeure sur ses prémices et de sa dissémination extrême. Le récit est ardu et, comme Laura Spinney, il faut souvent se contenter de conjectures ou d'un tour du monde des ravages.



