Municipales : la déroute des écologistes provoque une crise interne et des remises en question
Ne dites surtout pas à Marine Tondelier que ces élections municipales ont constitué une véritable débâcle pour son parti. Après une nuit entière passée à arpenter les plateaux télévisés, les yeux rivés sur la carte électorale en train de se dessiner, la cheffe de file des écologistes s'est livrée lundi à un message extrêmement long sur la plateforme X. Maniant avec habileté l'art de la litote et du contre-feu, l'élue d'Hénin-Beaumont reconnaît certes certaines défaites, mais elle pointe surtout du doigt les tensions persistantes à gauche, le manque de communication de ses élus sur les réseaux sociaux, ainsi que l'« écolo-bashing » systématique de la part de « la droite et de l'extrême droite ». Elle admet à peine la nécessité d'un « travail d'introspection » dont les contours demeurent encore très nébuleux.
Défaites en cascade et perte d'influence
Qu'il semble désormais lointain, le temps où les écologistes étaient portés par les vastes manifestations pour le climat et le Green Deal européen, où ils remportaient de nombreuses villes et se plaçaient au cœur même du rapport de force à gauche. Aujourd'hui, la fameuse « vague verte » de 2020 reflue de manière significative, souvent au profit direct de la droite. De Bordeaux à Poitiers, en passant par Annecy et Bègles, les écologistes ont essuyé des défaites cuisantes ; les quelques espoirs de conquête à Brest, Lorient et Fécamp ont été purement et simplement anéantis. Seuls les honneurs sont sauvés à Lyon, Grenoble et Tours.
« On savait parfaitement qu'en gagnant un grand nombre de villes il y a six ans, on prenait le risque évident d'en perdre, mais les résultats restent malgré tout assez décevants pour nous. Il existe toutefois des motifs d'espoir et de satisfaction légitimes : nous renforçons notre implantation dans des villes populaires, en remportant notamment Villepinte, Bagnolet et Conflans-Sainte-Honorine », explique une cadre importante du parti, sous couvert d'anonymat.
Les alliances avec La France insoumise vivement critiquées
Les écologistes ont-ils réellement pâti de leurs alliances stratégiques avec La France insoumise durant l'entre-deux-tours ? Deux narratifs s'affrontent avec virulence. D'un côté, des figures comme Yannick Jadot estiment fermement que ces rapprochements ont contribué à couper le parti de l'électorat modéré, essentiel. De l'autre, les unionistes inconditionnels soutiennent que l'électorat de gauche s'est naturellement reporté sur les listes fusionnées.
« Le total des voix de la gauche se maintient globalement. Mais il y a eu une union évidente dans les urnes, allant du centre jusqu'à l'extrême droite, pour faire barrage systématique à la gauche et aux écologistes », regrette amèrement la cadre citée précédemment. Ce phénomène fut particulièrement observable à Poitiers ou encore à Clermont-Ferrand, où le candidat de droite a habilement siphonné l'électorat du Rassemblement National.
Un vote sanction sans précédent
Avant même le scrutin, une enquête approfondie de l'institut Terram, coordonnée par François Kraus, prédisait déjà une déroute sévère pour le parti au tournesol. Ainsi, pas moins de 30 % des personnes ayant voté pour un maire écologiste déclaraient ouvertement regretter ce choix. Ce chiffre est deux fois supérieur à la moyenne nationale et trois fois plus élevé que pour les maires socialistes. Sur les douze villes conquises par les Verts en 2020, huit ont été perdues lors de ce scrutin.
« On a rarement observé dans l'histoire politique récente un tel vote sanction à l'égard d'une formation qui n'est pourtant pas associée au gouvernement en place, relève avec acuité François Kraus. Ils ont payé le prix fort d'une gestion parfois trop idéologique et ont certainement surestimé leur légitimité. L'année 2020 constituait en réalité un hold-up électoral facilité par l'abstention massive et le contexte particulier de la pandémie de Covid. »
Crise interne et remises en question stratégiques
En dépit des polémiques de début de mandat concernant certains édiles, notamment sur le sapin de Noël ou le passage du Tour de France, Marine Tondelier soutient opiniâtrement et publiquement le bilan des écologistes. Cependant, cet échec retentissant représente une aubaine inespérée pour ses opposants internes, qui remettent en cause avec force sa stratégie globale.
Dans les colonnes des journaux, Yannick Jadot déplore « un immense gâchis » et appelle son parti à « s'affranchir résolument de l'influence de Jean-Luc Mélenchon ». Quant à Sandrine Rousseau, elle espère ardemment la convocation rapide d'un congrès extraordinaire. Lundi 23 mars au soir, Marine Tondelier a réuni un bureau politique élargi incluant cadres et élus pour faire un point exhaustif sur ces municipales.
« La tonalité générale du courant majoritaire autour de Marine Tondelier, c'était principalement de dire qu'il existe des résultats contrastés pour les écolos et que les mauvais résultats sont essentiellement de la faute des autres forces de gauche qui n'ont pas voulu refaire le Nouveau Front Populaire », griffe un membre du parti, visiblement inquiet de l'absence totale de remise en question de la direction actuelle.
Florentin Letissier, ancien maire adjoint de Paris et rival de Marine Tondelier lors du dernier congrès, analyse la situation avec lucidité : « Si on regarde objectivement les résultats, notre parti est incontestablement le plus perdant de tout l'échiquier politique. Nos élus n'ont pas démérité, mais aujourd'hui, l'étiquette écolo est devenue plus un handicap qu'un avantage certain. Il n'y a pas eu de récit national convaincant autour de l'écologie municipale. »
Jérémie Iordanoff, député écologiste, lance un avertissement sévère : « Si on continue sans rien changer fondamentalement, on sera voués à disparaître purement et simplement. On ne jouera alors aucune partition significative dans la séquence politique jusqu'en 2027. » Il déplore amèrement qu'aucune leçon n'ait été tirée depuis le score modeste de 5,5 % aux élections européennes, un revers pourtant éclipsé par la dissolution surprise.
Marine Tondelier avait réussi à se remettre en selle et à marquer durablement l'opinion publique, jouant habilement les Casques bleus de la gauche dans sa veste verte caractéristique, tout en entretenant un certain flou stratégique sur sa ligne politique réelle. Faut-il désormais regarder résolument du côté des Insoumis ou se recentrer pragmatiquement, comme lors des européennes de 2009 et de 2019 où les écologistes avaient réussi à grignoter l'électorat du MoDem puis macroniste ? Pour l'instant, Marine Tondelier se contente de se réfugier prudemment dans son rôle de « trait d'union de la gauche » pour placer sa candidature au barycentre de la primaire prévue en octobre.
Florentin Letissier conclut avec une analyse sans concession : « Le trait d'union, c'est souvent la disparition programmée. Nous sommes invisibilisés derrière les deux gros pôles de la gauche que sont le Parti Socialiste et La France Insoumise. Il faut admettre courageusement qu'il existe un rejet manifeste de LFI dans une partie de l'électorat. On ne peut pas se permettre de mettre à équidistance le PS et LFI. Le périmètre cohérent et porteur, c'est avec la gauche sociale-démocrate et clairement proeuropéenne. Il va falloir choisir rapidement et clairement, sinon nous allons nous retrouver dans un no man's land politique et nous perdrons encore davantage. »



