Pourquoi les modérés suscitent plus de haine que les ennemis déclarés ?
Modérés : pourquoi tant de haine ? L'explication anthropologique

Pourquoi les modérés suscitent plus de haine que les ennemis déclarés ?

Dans les mouvements militants radicaux, les modérés sont souvent qualifiés de traîtres, de vendus ou de mous. Paradoxalement, ils suscitent une hostilité plus vive que l'ennemi déclaré. Pourquoi cette haine viscérale envers ceux qui, sur le papier, devraient être les plus proches ? L'anthropologue Pascal Boyer, auteur de L'Impossible Démocratie, apporte une réponse fascinante qui plonge ses racines dans notre cortex ancestral.

Notre cerveau est câblé pour la survie en coalition

Le professeur à l'université Washington de Saint-Louis explique que notre cerveau est programmé avant tout pour la survie en coalition, et non pour la nuance. Pour comprendre, par exemple, la haine des militants insoumis envers le Parti socialiste, un détour du côté des premiers hommes s'avère éclairant.

« D'il y a 500 000 ans à il y a environ 10 000 ans, la plupart des humains vivaient dans des sociétés où la politique était essentiellement villageoise et fondée sur des échanges personnels. Au cours des dix derniers millénaires, ces conditions ont beaucoup changé, mais, dans une large mesure, c'est la même psychologie qui sous-tend nos interactions sociales », détaille Pascal Boyer.

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La brebis galeuse : une faille de sécurité ancestrale

Pour nos ancêtres sapiens, l'ennemi était une donnée stable et prévisible. Le modéré, en revanche, représente une faille de sécurité potentielle. « Les personnes qui expriment une position nuancée seraient des recrues peu fiables, susceptibles de rejoindre la coalition adverse », écrit l'anthropologue.

Cette méfiance est profondément ancrée en nous. Une étude de l'université de Yale, menée en 2012, révèle que dès l'âge de 4 ans, les enfants préfèrent punir un membre de leur propre groupe qui a mal agi plutôt qu'un étranger commettant la même faute.

L'effet de la brebis galeuse : une théorie confirmée

Ce phénomène est ce que les chercheurs appellent « l'effet de la brebis galeuse », théorisé par trois chercheurs belges de Louvain-la-Neuve : José Marques, Vincent Yzerbyt et Jacques-Philippe Leyens. Dans leur article publié en 1988, ils démontrent que les personnes jugent plus sévèrement les membres déviants de leur propre groupe que ceux appartenant à un groupe extérieur.

Le déviant interne « salit » l'image du clan, et cette allergie à l'ambiguïté est millénaire. Déjà, l'Apocalypse (3, 16) prévenait : « Parce que tu es tiède, et que tu n'es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche. »

La loyauté supplante la compétence dans un monde polarisé

Dans un contexte de polarisation croissante, la loyauté prend le pas sur la compétence. Pascal Boyer explique qu'il s'agit d'une constante anthropologique. Un bon allié doit prouver son dévouement par des actes irréversibles.

En tenant des propos radicaux, le militant « brûle ses vaisseaux ». Il se rend inacceptable chez l'adversaire, garantissant ainsi qu'il ne fera jamais défection. « Le signal d'engagement est d'autant plus fort que l'expression de telles opinions implique de couper les ponts avec un grand nombre de personnes », note Pascal Boyer.

Le modéré : réceptacle de la violence collective

Le modéré, en restant poli et mesuré, garde ses options ouvertes. Pour notre cerveau de primate, cette attitude équivaut déjà à une trahison potentielle. Nous sommes loin de l'idéal exprimé par Marc Bloch dans L'Étrange Défaite, qui écrivait : « que chacun dise franchement ce qu'il a à dire, la vérité naîtra de ces sincérités convergentes ».

Pour la coalition, la solidité des rangs importe plus que la vérité elle-même. Cette dynamique crée une surveillance mutuelle étouffante, où chacun doit prouver sa loyauté absolue.

Le paradoxe moderne de la démocratie

René Girard l'avait pressenti dans son livre Le bouc émissaire (1982) : pour évacuer ses tensions, le groupe s'unit contre une victime unique, la brebis galeuse. Ce passager clandestin profite de la protection du clan sans en payer le prix psychologique : la haine de l'autre.

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« Nous étouffons parmi des gens qui pensent avoir absolument raison », soupirait Albert Camus. Cette suffocation est le prix à payer pour maintenir la cohésion du groupe.

C'est ici que se noue le paradoxe moderne. La démocratie exige du gris, de la délibération et du compromis, là où notre architecture cognitive réclame du binaire (ami/ennemi). Pascal Boyer conclut ainsi que ce « besoin d'affiliation à un groupe », hérité de nos ancêtres depuis des millénaires, « que cela nous plaise ou non, constitue le fondement de la vie sociale en général : il s'agit de les apprivoiser et non de les ignorer ou de les éliminer ».