Une journée mémorable pour la défense de la chasse
Le samedi 14 février 1998 restera gravé dans les mémoires comme une date clé pour le monde cynégétique français. Ce jour-là, pas moins de 150 000 chasseurs ont convergé vers Paris pour une manifestation d'une ampleur exceptionnelle, organisée par l'Union nationale des fédérations de chasseurs (UNFC). Leur objectif principal était de défendre la chasse et de demander un assouplissement des réglementations concernant la chasse aux oiseaux migrateurs, une pratique ancestrale menacée par de nouvelles directives européennes.
Une ambiance bon enfant malgré les enjeux sérieux
Dès l'aube, le Champ-de-Mars s'est transformé en une immense clairière au cœur de la forêt des immeubles parisiens. Les chasseurs, venus des quatre coins de la France, ont débarqué après des voyages nocturnes en autocar. Certains Pyrénéens avaient quitté leur domicile dès 22 heures la veille pour être ponctuels au rendez-vous. L'atmosphère était à la fois festive et déterminée. On se saluait chaleureusement, on échangeait des anecdotes sur les dernières parties de chasse à la bécasse, et on s'interrogeait sur la remontée tardive des oies. Des groupes dégustaient un morceau de pain et de jambon, se désaltérant à la gourde comme un matin d'octobre à la palombière.
Les Landais, montés sur leurs échasses traditionnelles, ajoutaient une touche folklorique à l'événement. Olivier de la Bouillerie et ses beaux anglo-français tricolores donnaient l'aubade en l'honneur d'une superbe laie apprivoisée, symbole de leur passion pour la vénerie. Les pigeons aux plumes sales et quelques couples de colverts survolaient la foule bigarrée, salués par des rires et des exclamations joyeuses : « Té ! Ça passe ce matin. »
Une mobilisation massive et impressionnante
La manifestation a surpris par son ampleur. Les organisateurs avaient tablé sur 100 000 participants, mais le nombre réel a largement dépassé les attentes. Avec au moins 140 000 et probablement près de 160 000 personnes, la foule représentait l'équivalent de deux stades de France remplis à ras bord. Le cortège, qui a quitté le Champ-de-Mars vers 11 heures, était si long que les derniers manifestants n'ont démarré qu'à 13 h 30. Les Parisiens, piégés aux carrefours, klaxonnaient de rage, impuissants face à ce défilé monumental qui serpentait jusqu'à la place d'Italie.
Pour les chasseurs, venus notamment du Sud-Ouest, la fatigue du voyage importait peu. Ils étaient heureux d'avoir pu exprimer haut et fort dans la capitale leurs préoccupations, souvent ignorées par les décideurs politiques. « Au pays du gouvernement », comme disait un Béarnais, ils ont clamé leur attachement à des traditions menacées par la possible abrogation de la loi Verdeille, la réduction de la période de chasse aux migrateurs, et les contraintes imposées par la directive Natura 2000.
Une rupture nette avec le gouvernement
La manifestation a aussi été l'occasion d'une confrontation ouverte avec la ministre de l'environnement de l'époque, Dominique Voynet. Devenue la bête noire des chasseurs depuis sa nomination, son effigie pendait à des dizaines de potences exhibées dans les rues de Paris. Depuis la tribune officielle, les manifestants l'interpellaient en hurlant : « Dominique, on est 150 000 ! » Cette hostilité marquait une rupture sans précédent entre un ministre de l'environnement et le lobby cynégétique.
Pierre Daillant, président de l'Union des fédérations de chasseurs, a souligné l'absence de dialogue avec le gouvernement. Il a rappelé avoir transmis des propositions scientifiques pour modifier la directive européenne de 1979, sans jamais obtenir de réponse. Gilbert de Turckheim, président de l'Office national de la chasse, a déploré que les études démontrant les qualités de gestionnaires des chasseurs soient ignorées au profit d'arguments idéologiques.
Des soutiens inattendus et des slogans percutants
Parmi les moments forts de la journée, les chasseurs ont réservé un triomphe à Henri Pescarolo, qui a partagé son attachement à la ruralité et à la chasse. La lecture d'une lettre de soutien de David Douillet, champion olympique de judo, a également été chaleureusement applaudie. Le judoka a affirmé que les chasseurs sont ceux qui connaissent le mieux la nature, un message qui a résonné avec force dans l'assemblée.
Les slogans brandis lors du défilé reflétaient la colère et l'humour des manifestants. Dominique Voynet était la cible principale, avec des phrases comme « La chasse aux écolos est ouverte » ou « Voynet, oiseau de passage ». Lionel Jospin, alors premier ministre, n'était pas épargné, avec des avertissements tels que « Jospin, je chasse en février et je vote en mars ». D'autres banderoles rappelaient des revendications plus larges : « La chasse ne coûte rien à l'État, elle lui rapporte » ou « La nature appartient à ceux qui y vivent, pas à ceux qui en parlent ».
Une démonstration de force aux répercussions durables
Cette manifestation a laissé des traces indélébiles dans le paysage politique français. Elle a montré la capacité de mobilisation des chasseurs et leur détermination à défendre leurs pratiques. Malgré les tentatives de récupération politique, comme celle du Front national, le message est resté unitaire et centré sur la défense des traditions rurales. Les chasseurs, rejoints par des représentants européens, ont envoyé un signal clair à Bruxelles et au gouvernement : ils entendent être entendus.
Au-delà des chiffres impressionnants, cette journée a symbolisé le profond attachement des chasseurs à leur mode de vie et à leur environnement. Alors que les canards volaient bas ce matin-là, les chasseurs ont prouvé qu'ils étaient prêts à se battre pour préserver leur patrimoine culturel et naturel. Une leçon de mobilisation qui continue d'inspirer les défenseurs des traditions rurales aujourd'hui.