Les maires en première ligne face au défi climatique
Une partie de la région reste encore marquée par les boues des dernières crues, offrant une illustration tangible des effets du réchauffement climatique. Inondations, érosion côtière, sécheresses, canicules... Le Bordelais ne connaît plus une année sans événements climatiques extrêmes. Face à cette réalité, faut-il simplement s'adapter ou entreprendre une transformation radicale ? François Gemenne, professeur à HEC, spécialiste de la gouvernance climatique et coauteur du sixième rapport du GIEC, apporte son éclairage.
Un avant-goût de ce qui nous attend
Les récentes crues, qui s'ajoutent à une longue liste d'incidents climatiques, nous placent-elles dans l'œil du cyclone du changement climatique ? "Je crains que nous ne soyons qu'aux prémices de ce qui nous attend dans les prochaines années", répond François Gemenne. "Jusqu'à ce que nous atteignions la neutralité climatique, c'est-à-dire le zéro émission net, les impacts vont continuer à s'aggraver."
La région concentre particulièrement ces défis : incendies dévastateurs de l'été 2022, crues répétées, records de température à Bordeaux, risques de submersion marine. "Elle va concentrer l'essentiel des enjeux d'adaptation", souligne l'expert.
La neutralité climatique, objectif crucial
Le point de neutralité climatique, espéré pour 2050, représente un équilibre entre les gaz à effet de serre émis et la capacité d'absorption de la Terre via forêts, océans et sols. Cette période de transition sera complexe à expliquer : "On va baisser nos émissions et certains diront : 'on réduit nos émissions et pourtant les températures continuent d'augmenter, à quoi ça sert ?'"
L'objectif principal reste de maintenir le réchauffement sous les 2 degrés. "Si nous n'y parvenons pas, l'habitabilité de plusieurs régions sera directement mise en cause, nous serions face à un phénomène hors de contrôle", avertit François Gemenne.
Adapter ou transformer : un débat essentiel
L'adaptation constitue un chantier si vaste qu'elle implique nécessairement des changements profonds. "C'est une question d'infrastructures, d'habitudes, de santé, d'architecture, d'aménagement du territoire, mais aussi de protection civile et de services d'urgence", détaille le spécialiste. Depuis quelques années, cette thématique gagne enfin le débat public aux niveaux national et local.
Contrairement au problème du trou dans la couche d'ozone des années 80, résolu par quelques ajustements industriels, "le changement climatique met véritablement en cause les macrostructures de l'économie et de la société". Il peut être perçu comme une nécessité vertigineuse de tout remettre en cause, mais aussi comme "une opportunité de repenser les choses, de se projeter vers l'avenir".
Le rôle crucial des maires et des territoires
Avec les élections municipales approchant, la question de l'échelle pertinente pour opérer ces changements se pose avec acuité. "Le rôle des maires est fondamental", insiste François Gemenne. "Un très grand nombre de solutions existent déjà au niveau des communes. L'enjeu est de les massifier, de les faire passer à grande échelle."
L'autre défi est démocratique : "Nous sommes face à une crise de la démocratie représentative, face à des logiques confusionnistes. Il faut retrouver une certaine forme de confiance dans ce que nous pouvons faire ensemble". Les villes représentent l'échelon démocratique le plus approprié pour cette action collective, même si l'adaptation reste tributaire des moyens de l'État, en diminution tendancielle.
Relancer le discours écologique
Alors que le discours écologique semble moins audible après la vague verte des municipales de 2020, François Gemenne propose une approche renouvelée : "Il est très important de connecter le climat aux sujets de compétitivité et de souveraineté". Il cite l'exemple de la Chine, dont les émissions se stabilisent grâce à une révolution énergétique portée par le solaire, motivée par des enjeux de modernisation économique et de géopolitique plutôt que par une conversion écologique.
"Je suis frappé du décalage entre le débat sur l'écologie au national, très idéologique, et les réalités au niveau local", observe l'expert. "On voit fleurir toute une série d'initiatives et de solutions concrètes. Nous sommes passés du stade de l'alerte à celui de l'action." La clé du succès réside selon lui dans la capacité à croire en nos propres forces et à faire de cette transition "un vrai projet de progrès".



