L'organisation des pêcheurs à la ligne remonte au XIXe siècle selon l'historien Jean-François Malange
Spécialiste de la pratique de la pêche à la ligne, l'historien Jean-François Malange dévoile que les pêcheurs se sont organisés et mobilisés dès la fin du XIXe siècle. Professeur d'histoire en collège à Auch et chargé de mission risques majeurs au rectorat de Toulouse, ce docteur en histoire contemporaine a soutenu une thèse en 2011 intitulée « Histoire sociale des pratiques de pêche à la ligne en France de 1829 à 1941 : aux origines d'une conscience environnementale ». Son travail met en lumière que l'organisation de cette pratique et son souci de protection des milieux aquatiques remontent à plus de cent cinquante ans.
Des origines aristocratiques à la pratique populaire
La pêche de loisir, aujourd'hui activité populaire, trouve ses racines en Angleterre où la « gentry » la pratiquait dès le XVIIIe siècle. Les Anglais ont développé toute une industrie du matériel, notamment pour la pêche à la mouche, que les notables parisiens achetaient dans les magasins spécialisés. Les années 1820-1830 voient l'apparition des premiers traités consacrés à cette pratique, marquant une forme d'aristocratisation initiale.
Cette pratique aristocratique coexiste avec une pêche vivrière, celle des « gens de peu », qui alimentait les restaurants en truites selon les saisons. Une série de lithographies de 1836 conservée à la Bibliothèque nationale de France illustre cette dichotomie : d'un côté, le pêcheur rural à l'asticot près de son litre de vin ; de l'autre, le pêcheur d'élite à la mouche dans un décor sauvage. Ces deux figures finiront par s'unir dans un syncrétisme progressif.
L'émergence des sociétés de pêche
La trace la plus ancienne d'une société de pêche remonte à 1865 à Paris, créée par les élites s'inspirant de l'exemple britannique. À Hesdin dans le Pas-de-Calais, une société avant-gardiste se constitue pour protéger les cours d'eau du braconnage et repeupler les rivières dévastées. Les sociétés se multiplient à la fin du XIXe siècle : 156 créations sont répertoriées entre 1888 et 1899.
Des sociétés importantes voient le jour, comme celle de Toulouse fondée en 1892 et celle de Reims en 1893, comptant chacune environ 1 500 membres dès leur fondation. En 1904, une enquête nationale du « Petit Journal » recense 484 sociétés, contre seulement 159 moins d'une décennie plus tôt, témoignant d'une expansion rapide.
Structuration et protection environnementale
L'explosion des sociétés conduit à la mise en place de réseaux sociaux de grande ampleur. Dès les années 1890-1900, des comités départementaux et des fédérations régionales émergent, comme la Fédération des sociétés de pêche et de pisciculture du Sud-Ouest, regroupant des villes telles qu'Angoulême, Bordeaux, Pau, Toulouse et Perpignan. La pêche à la ligne devient un lien social fédérateur transcendant les clivages sociaux.
Dès cette époque, la protection des milieux aquatiques figure dans les statuts associatifs. Initialement centrée sur la lutte contre le braconnage dans les années 1860-1870, elle évolue vers des préoccupations environnementales plus larges. Le Sud se penche sur le repeuplement des eaux, tandis que le Nord, confronté aux industries minières et sidérurgiques, aborde la question de la pollution.
Jean-François Malange souligne que les pêcheurs développaient déjà une sensibilité à la gestion du milieu aquatique, au-delà d'une simple visée utilitariste. Dès 1908, le Fishing Club de France adopte le slogan « l'eau pure pour tous », traduisant une envie sincère de protection environnementale qui dépasse la seule ressource halieutique.



