Les Cagots : Entre mythes historiques et réalité sociale
Depuis le Moyen Âge jusqu'au début du XIXe siècle, les cagots ont constitué une population discriminée dans les Pyrénées françaises et espagnoles. Ces individus, également appelés agotes, capots ou gahets selon les régions, ont suscité une fascination durable, nourrie par des théories racistes et une exploitation touristique au siècle dernier. Aujourd'hui, les recherches historiques se concentrent sur les mécanismes réels de leur exclusion, au-delà des fantasmes persistants.
Une exploitation touristique au XIXe siècle
Dans les années 1960 à Luz, dans les Hautes-Pyrénées, les touristes étaient invités à découvrir ce qui était présenté comme la dernière famille cagote de la région. Ces hommes et femmes de petite taille étaient exhibés comme les ultimes représentants d'une prétendue race maudite, discriminée depuis plus de mille ans. Les brochures touristiques actuelles perpétuent encore ces représentations fantasmées, décrivant les cagots tantôt comme les intouchables des Pyrénées, tantôt comme des descendants des Wisigoths ou des individus difformes au lobe de l'oreille collé.
Cette exploitation touristique trouve ses racines au XIXe siècle, période où les Pyrénées deviennent une destination prisée pour le thermalisme. L'existence des cagots a alors servi à fabriquer une culture locale folklorique, avec diffusion de cartes postales représentant supposément leurs maisons, leurs quartiers ou leurs fontaines. Des voyageurs français et anglais parcouraient la région à la recherche de ces êtres mystérieux, sans véritablement connaître les critères d'identification.
Les réalités de la discrimination
Contrairement aux représentations fantasmées, les sources historiques des XVe au XIXe siècles révèlent que les cagots ne présentaient aucune particularité physique distinctive. Les archives judiciaires, notariales, municipales et provinciales montrent qu'ils étaient bien portants, parlaient la même langue, pratiquaient la même religion et portaient les mêmes noms que leurs concitoyens. Certains étaient même riches et influents.
Les éléments de discrimination étaient avant tout sociaux : obligation de se marier entre cagots, place séparée au cimetière, exclusion des assemblées villageoises et obligation de rester au fond des églises lors des offices religieux. Un arrêt du Parlement de Toulouse en 1627 déclarait explicitement que les cagots étaient des chrétiens comme les autres, sans différence notable.
Origines et évolutions de l'exclusion
Plusieurs hypothèses historiques tentent d'expliquer l'origine de cette marginalisation. La première renvoie à une association avec les lépreux au Moyen Âge, les cagots étant considérés comme descendants de personnes impures et souillées de l'intérieur. Une hypothèse plus récente suggère qu'il s'agirait de nouveaux venus installés par des seigneurs sur leurs terres, puis marginalisés par les populations paysannes locales cherchant à affirmer leur autonomie.
L'insulte de cagot, dérivée du bas latin cacare évoquant les excréments et la souillure, aurait permis d'établir des hiérarchies sociales au sein des communautés villageoises. Cette désignation dissimulait souvent des enjeux matériels et économiques, comme à Biarritz où les familles dites cagotes accumulaient des terres et des maisons, provoquant la jalousie de leurs voisins.
La diversité des situations locales
Les recherches récentes montrent que la condition des cagots variait considérablement selon les localités. Dans de nombreuses paroisses, aucune trace archéologique de ségrégation n'existe au niveau des sépultures, et le terme disparaît sans conflit majeur. À l'inverse, à Biarritz, les tensions étaient telles que les habitants déterraient les corps des cagots, et les violences interpersonnelles donnaient lieu à de multiples procès remontant jusqu'au roi.
Cette diversité rappelle celle observée pour les cathares, une catégorie péjorative qui ne renvoyait pas à un mouvement unifié mais à un éventail d'individus différents, dont la stigmatisation reposait également sur des fondements économiques et sociaux.
La disparition progressive du terme
En 1683, le pouvoir royal interdit l'utilisation du terme cagot, jugé discriminatoire et infamant. Les registres de baptême et les contrats de vente cessent alors de mentionner cette appellation. Cependant, la discrimination persiste dans certaines régions jusqu'au XIXe siècle, comme en témoignent les sources judiciaires.
Lorsque des individus désignés comme cagots portaient plainte, c'était précisément pour faire punir ceux qui les avaient insultés de la sorte et obtenir réparation. Le terme n'était jamais revendiqué mais toujours imposé de l'extérieur, servant à réinjecter de la différence sociale quand celle-ci tendait à disparaître.
Parallèles avec d'autres régions
Ce phénomène d'exclusion sociale basée sur une prétendue souillure généalogique n'était pas propre aux Pyrénées. En Bretagne, les caqueux subissaient des discriminations similaires. Initialement associés à la lèpre, ils étaient contraints au XVe siècle de porter un morceau de drap rouge et ne pouvaient exercer que le métier de cordier. Même après la disparition de la lèpre, leurs sépultures faisaient l'objet de violences, comme à Pluvigner en 1687 où l'enterrement d'un caqueux provoqua une émeute.
L'historien Alain Croix postule que cette exclusion était également nourrie par des animosités liées à des privilèges économiques, les caqueux ne cotisant pas comme les autres paroissiens. Ces cas démontrent que les logiques d'exclusion, qu'elles concernent les cagots ou les caqueux, étaient souvent régies par des questions matérielles et des rapports de force locaux.



