Hommage national à Lionel Jospin, père contesté des 35 heures
Ce jeudi, un hommage national est rendu à Lionel Jospin, ancien Premier ministre de la cohabitation sous Jacques Chirac de 1997 à 2002, avant ses obsèques publiques. Figure du socialisme triomphant avant le choc du 21 avril 2002, il reste dans les mémoires comme l'architecte de la couverture médicale universelle, des emplois jeunes, de l'allocation personnalisée d'autonomie, du Pacs et, surtout, des fameuses 35 heures. Près de trois décennies plus tard, cette réforme pilotée par Martine Aubry, alors ministre de l'Emploi, avec les lois Aubry I (1998) et II (2000), et supervisée par Dominique Strauss-Kahn au ministère de l'Économie, demeure un sujet de vives controverses.
Une ambition double : loisirs et lutte contre le chômage
Le gouvernement Jospin poursuivait un double objectif audacieux. D'une part, augmenter le temps libre des salariés dans une France en transition vers une société des loisirs. D'autre part, s'attaquer à la précarité du marché du travail, alors que le chômage stagnait au-dessus de 10 %. L'idée sous-jacente, dite « malthusienne », était que réduire la durée légale du travail de 39 à 35 heures à salaire égal permettrait de partager le « gâteau » de l'emploi et de sortir des chômeurs de l'exclusion. La réforme s'accompagnait d'une annualisation du temps de travail, du forfait-jours et d'une baisse des cotisations sociales pour les entreprises.
Des effets sur l'emploi mitigés et un débat persistant
L'introduction des 35 heures a produit des résultats contrastés, alimentant un débat économique toujours actif. Selon l'Insee et la Dares, les lois Aubry auraient créé environ 350 000 emplois entre 1998 et 2002, contribuant à faire reculer le taux de chômage à 7,9 % au deuxième trimestre 2002, un niveau inédit depuis 1991. Cependant, cette période coïncidait avec une forte croissance économique, portée par le commerce international et la « bulle Internet », rendant l'impact spécifique des 35 heures difficile à isoler. Dès 2006, le chômage remontait à 9 %, effaçant en partie ces gains.
Les économistes restent profondément divisés. Éric Heyer, économiste néokeynésien, estime en 2018 que la réforme a créé entre 300 000 et 400 000 emplois, mais sans réussir à « faire baisser durablement le chômage ». À l'opposé, les libéraux comme Jean Tirole, prix Nobel d'économie, affirment que « le partage du temps de travail ne crée pas d'emplois », tandis que Bertrand Martinot, spécialiste de l'emploi, juge l'impact « nul » sur le chômage.
Une facture salée pour les finances publiques
Au-delà de l'efficacité, le coût des 35 heures pèse lourd sur les finances publiques. Pour compenser l'envolée du coût horaire de 11,43 %, le gouvernement Jospin a mis en place un système d'allègements de charges pour les entreprises, dont le coût annuel est estimé entre 3 et 15 milliards d'euros. Éric Heyer évalue le surcoût net à 3 milliards (0,15 % du PIB), en déduisant les recettes des créations d'emploi supposées. Bertrand Martinot, en revanche, retient un coût brut de 15 milliards (0,5 % du PIB), arguant que la réforme n'a pas eu d'effet sur l'emploi. « La France est le seul pays à avoir massivement financé sur fonds publics la baisse du temps de travail », déplore-t-il.
Compétitivité et appauvrissement : des conséquences durables
Bien qu'assouplies sous Nicolas Sarkozy et Emmanuel Macron, les 35 heures ont laissé des séquelles. Dans le service public, notamment à l'hôpital, elles ont entraîné une intensification du travail, reconnue même par François Hollande. Dans le privé, selon Olivier Redoulès de Rexecode, elles ont contribué à dégrader la compétitivité française. « Un salarié allemand travaille trois semaines de plus par an qu'un Français », souligne-t-il, basé sur les données d'Eurostat.
Les libéraux pointent aussi un appauvrissement économique. Avec une moyenne de 1 489 heures travaillées par an, les Français sont en dessous de la moyenne de l'OCDE (251 heures de moins), et même derrière des pays comme la Grèce ou l'Italie. Bertrand Martinot estime que moins d'heures travaillées réduisent la production et le PIB par habitant, risquant de faire dépasser la France par l'Italie dès 2026. Olivier Babeau, dans L'Ère de la flemme, résume : « Les 35 heures ont été payées par de moindres hausses de salaire et une croissance plus faible que l'Allemagne. »
Un choix de société aux répercussions profondes
Les 35 heures ont aussi transformé le monde du travail, avec un contrôle accru des horaires et une pression sur les salariés, amplifiée par la pandémie de Covid. Cette évolution nourrit aujourd'hui des débats sur la réduction du temps de travail, avec des propositions comme la semaine de 32 heures de Pierre Larrouturou ou même de 15 heures d'Aymeric Caron. Deux visions s'opposent : « travailler moins pour vivre mieux » contre « travailler plus pour augmenter notre niveau de vie ». Comme le note Jean Tirole, le temps de travail est moins une vérité économique qu'un arbitrage collectif, rappelant que l'héritage de Jospin reste au cœur des choix de société.



