L'utopie communiste d'Icarie : quand le rêve texan tourne au cauchemar
En 1848, alors que Paris s'agite à la veille de la Révolution de février, un groupe singulier s'embarque au Havre. Vêtus de tuniques de velours noir et de gilets de flanelle rouge, ces hommes entonnent le « Chant du départ icarien » sur le pont du navire Le Rome. Leur ambition est démesurée : fonder le bonheur de l'humanité en créant Icarie, un paradis communiste. L'histoire révèlera que chercher l'Éden conduit souvent au purgatoire.
L'architecte d'un mirage
Le maître d'œuvre de cette aventure s'appelle Étienne Cabet. Socialiste utopiste, avocat, journaliste et théoricien, il est décrit par l'universitaire Jean‑Patrice Lacam comme « architecte du bonheur » et promoteur d'un mirage. Dans son livre Le Voyage en Icarie, best-seller qui lui apporte la notoriété, Cabet imagine une société parfaite où :
- La propriété privée est abolie
- Les machines travaillent joyeusement
- Les citoyens votent fréquemment
- La mode ne change jamais
En Icarie, l'uniformité vestimentaire règne : couleurs, gilets et coiffures sont strictement réglementés. C'est le communisme appliqué aux apparences, où chacun est identique et personne n'est jaloux. Du moins en théorie.
Le grand départ vers le Texas
Étienne Cabet parvient à rallier des centaines d'adeptes, les « Icariens ». Constatant que la France n'est pas prête à devenir un Éden communiste, il propose une solution radicale : « Quittons ce pays réactionnaire ! Allons fonder Icarie... au Texas. »
Le 3 février 1848, 69 Icariens embarquent. Ils sont éduqués, sobres, disciplinés – « des immigrés de premier choix » selon Jean‑Patrice Lacam. Ce qu'ils ignorent, c'est que les terres achetées via la Peters Company, une agence foncière texane peu scrupuleuse, forment un damier de lots alternant avec des parcelles privées. Impossible d'y bâtir une communauté cohérente : le projet est géographiquement mort avant même d'avoir commencé.
La lente agonie d'un rêve
Après deux mois de traversée, les Icariens atteignent La Nouvelle‑Orléans, accueillis en héros. Trois jours plus tard, ils remontent le Mississippi vers Shreveport. Leur désillusion commence immédiatement : Shreveport en 1848 manque de tout – chariots, chevaux, routes, ponts. Les pionniers partent à pied, tirant leurs affaires à travers bourbiers, orages tropicaux et moustiques enragés.
Malgré tout, l'enthousiasme persiste. Adolphe Gouhenant, leur chef, écrit à Cabet resté en France : « Oh ! si vous voyiez Icarie ! C'est un Éden. Toutes les descriptions sont faibles ! » Ils construisent 32 cabanes, labourent des dizaines d'hectares, rêvent de récoltes fraternelles... jusqu'à ce que le climat texan les ramène à la réalité.
Fièvre paludique, méningite, insectes voraces : en deux mois, Icarie‑Texas passe de l'Éden à l'hôpital de campagne. En septembre, ils ne sont plus que 48 survivants, dont une majorité de malades.
L'échec de la première tentative
Quand la deuxième avant‑garde arrive, convaincue de découvrir une colonie prospère, elle tombe sur une scène digne d'un western tragique : maisons écroulées, plantations mortes, colons décharnés prêts à l'abandon. Leur chef, Pierre Favard, accuse les premiers d'être des fainéants et des incapables.
La communauté éclate. Certains tentent de rejoindre la ville la plus proche, d'autres vendent tout et retournent en France. Des bagarres éclatent. Icarie semble morte‑née. Jean‑Patrice Lacam y voit « l'échec de sa première tentative pour transformer son rêve en réalité ».
La renaissance éphémère à Nauvoo
Mais l'utopie a la peau dure. En janvier 1849, Étienne Cabet arrive enfin en Amérique. Par un discours enflammé, il rallie 280 fidèles. Exit le Texas, direction l'Illinois, à Nauvoo, dans une zone plus hospitalière.
Les règles strictes persistent : une robe de soie est confisquée, un gilet trop élégant redistribué immédiatement. Cabet explique à une Icarienne en pleurs que c'est pour éviter la jalousie : « La fraternité avant tout ! »
À partir de 1855, tout se délite. Les métiers à tisser fonctionnent mal, les vêtements tombent en lambeaux. Deux ouvriers français notent que « les enfants portent parfois les habits des adultes ». En 1856, Cabet est accusé de dictature et chassé de sa propre utopie. Il meurt peu après, d'apoplexie ou de déception.
L'héritage d'un échec
Les Icariens survivants se dispersent entre l'Illinois, le Missouri, l'Iowa et la Californie. En 1898, un juge américain dissout officiellement la dernière communauté. Un journaliste local résume ce naufrage idéologique : « En voyant le contraste entre leur vie simple et le luxe de leurs voisins, la jeune génération choisit naturellement le bonheur plutôt que l'égalité. »
Dans son livre L'Anarchie positive, Michel Onfray analyse cet épisode : « Ces tentatives de réaliser le Royaume sur terre ont toutes échoué à cause de l'erreur anthropologique de base de l'utopie communiste : les hommes ne sont pas naturellement bons. » Il ajoute : « Car les vices ne sont pas des produits d'une société qu'il suffirait de changer – théorie funeste de Rousseau devenue pratique encore plus funeste quand elle s'arme de guillotines avec Robespierre –, mais une composante irréfragable de la nature humaine. Tout se trouve dans cette vérité anthropologique. »



