La Garonne, un fleuve qui redevient une personne
Écouté récemment à la radio, au sujet des inondations de la Garonne qui ont perturbé la vie des riverains, un témoignage frappe : « Autrefois, on draguait Garonne, aujourd’hui, on ne drague plus Garonne », affirme un habitant. Une autre voix ajoute : « On a tout laissé tomber en pensant que Garonne ne sortirait plus, et pourtant, Garonne est sortie. » L'usage du nom sans article, comme pour une personne, n'est pas anodin. Cela rappelle une conception ancestrale où les fleuves étaient perçus comme des entités vivantes, voire divines.
Les fleuves, divinités de l'Antiquité
Dans l'Antiquité, les cours d'eau étaient souvent vénérés comme des divinités. Jules César évoquait ainsi la Garumna, la Garonne, dans ses écrits. Les Romains pratiquaient les Argées, une cérémonie annuelle le 15 mai où des mannequins d'osier étaient jetés dans le Tibre en offrande au dieu fleuve. Du côté grec, dans l'Iliade, Achille promettait sa chevelure au fleuve Sperchios en échange de sa survie à Troie, une promesse non exaucée. Ces exemples illustrent comment les sociétés anciennes sacralisaient les fleuves pour apaiser leur puissance redoutée.
La modernité et le retour de la personnification
Aujourd'hui, alors que la modernité est souvent critiquée pour désenchanter le monde, l'idée de personnifier les fleuves connaît un regain. Ce n'est pas seulement une question de langage, comme dire « Garonne » au lieu de « la Garonne », mais une tendance concrète. Des initiatives émergent pour accorder des droits juridiques aux cours d'eau, les traitant comme des personnes légales. En Nouvelle-Zélande, le fleuve Wanganui a obtenu une personnalité juridique, tout comme le lac Érié aux États-Unis. Cela permet à ces écosystèmes de se défendre en justice contre les pollutions et autres agressions, représentés par des avocats.
Exemples français : de la Loire à la Garonne
En France, cette approche gagne du terrain. Le romancier Camille de Toledo publie L'Internationale des rivières, où un cours d'eau réclame en justice la reconnaissance de son « corps travailleur ». La ville de Tours a fait de la Loire une citoyenne d'honneur, et Bordeaux envisage une démarche similaire pour la Garonne. Ces actions visent à responsabiliser la société envers les fleuves, au-delà de leur simple utilité économique comme voies navigables ou sources d'énergie.
Du paganisme à la responsabilité écologique
Dans la Théogonie, Hésiode listait 3 000 dieux-fleuves. Si nous en sommes loin, ce mouvement acte un retour du paganisme sous une forme modernisée. L'Antiquité personnifiait pour sacraliser, notre époque le fait pour responsabiliser. Le but est commun : reconnaître qu'un fleuve n'est pas qu'une ressource, mais un être avec lequel restaurer une proximité. Et en cas de crue, comme pour la Garonne, peut-être faudra-t-il renouer avec d'anciens rituels, ne serait-ce que symboliquement, pour apaiser ces forces naturelles.



