L'étude qui secoue la sociologie française
Une enquête récente, intitulée « Quand les bars-tabacs ferment. L'érosion du lien social local et la progression du vote d'extrême droite en France », publiée fin janvier sur le site du Centre pour la recherche économique et ses applications, fait grand bruit. Elle dresse un constat alarmant : entre 2002 et 2022, la France a perdu 18 000 bars-tabacs, des lieux emblématiques de notre quotidien.
La disparition d'un dernier bastion de sociabilité
Hugo Subtil, chercheur en science politique à l'université de Zurich et auteur de l'étude, souligne un point crucial : « Quand le bar-tabac ferme, il est souvent le dernier lieu de sociabilité à disparaître. » Cette fermeture représente un pan majeur de l'effritement des conditions matérielles de la délibération. En modifiant concrètement les conditions de la vie collective, ces disparitions affectent profondément la manière dont les citoyens se perçoivent, interagissent et se rapportent aux institutions.
Elles marquent ainsi une recomposition silencieuse de l'infrastructure sociale des territoires et l'érosion d'un mode de vie populaire tout entier. Sans cette infrastructure sociale pour rendre la délibération possible, la politique se transforme en un face-à-face entre individus atomisés et récits médiatiques nationaux, donnant un avantage structurel aux discours offrant des réponses simples.
Un impact inattendu sur le vote politique
L'étude révèle une conséquence moins attendue : la fermeture des bars-tabacs renforce les attitudes préexistantes et peut favoriser le vote d'extrême droite. En réduisant l'exposition à des points de vue diversifiés, ces disparitions alimentent la progression du vote Rassemblement national (RN), et ce, indépendamment du chômage et de l'immigration locale. La politique devient alors un terrain où les récits simplistes prospèrent sur fond de désert social.
Le regard de l'expert Jean-Laurent Cassely
Pour approfondir cette question, le journaliste et essayiste Jean-Laurent Cassely, auteur de La France sous nos yeux, apporte son analyse. Il se réjouit de voir le sujet des bars-tabacs bénéficier d'un tel capital sympathie, notant que sa note sur le sujet a été téléchargée plusieurs milliers de fois. Cependant, il met en garde contre une vision trop idéalisée.
« La mythologie du café et du bistrot à la française reste extrêmement puissante, » explique-t-il, « mais le décalage entre cette nostalgie et les attentes des gens en 2026 est parfois énorme. » Il cite le sociologue américain Ray Oldenburg et son concept de « tiers-lieu », qui inclut le café français comme espace de croisements et de discussions informelles renforçant la communauté.
Des conclusions nuancées sur l'impact politique
Cassely trouve l'étude très intéressante mais doute que réimplanter 25 000 cafés en France casse la dynamique du vote RN. Il souligne que les deux phénomènes sont les conséquences d'un même recul de l'intérêt pour l'espace public et pour autrui. Aujourd'hui, même les habitués des cafés s'informent principalement via les réseaux sociaux ou des chaînes d'information en continu.
Pour la Fondation Jean Jaurès, il a coréalisé un reportage montrant que de nombreux citoyens s'informent via des groupes Facebook amateurs, au détriment de la presse traditionnelle. « Le partage de l'information, et donc le vote, se forgent désormais en ligne, plus au comptoir, » affirme-t-il. Les réseaux sociaux ont remplacé à la fois les médias et les lieux de convivialité.
L'évolution de la sociabilité et des lieux de vie
Cassely note que la demande pour les bars-tabacs a aussi baissé, avec des habitudes de vie transformées : moins de sorties quotidiennes au bar, des pratiques comme le dry january, et une sociabilité dématérialisée via WhatsApp, Facebook ou Netflix. De nouveaux lieux, comme McDonald's, Starbucks ou les cafés-boulangeries en périphérie, remplacent progressivement les bars-tabacs traditionnels, souvent situés au cœur des villages.
Il ajoute que même si des formes de lien social physique rejaillissent depuis l'après-Covid, elles sont très communautaires et centrées sur des activités spécifiques. « Notre vision du bar-tabac relève donc d'un récit fantasmé, » conclut-il, notant que le RN capte bien cette nostalgie autour du déclin territorial.
La nostalgie comme argument politique
La nostalgie est vendeuse, que ce soit pour le RN avec son accent sur le « village français traditionnel » ou pour d'autres partis promettant l'ouverture de tiers-lieux dans les programmes municipaux. Cependant, Cassely doute que l'on y reconstitue un lien social qui s'est considérablement transformé. L'étude, basée sur des données de la Française des Jeux croisées avec des résultats électoraux, offre ainsi une perspective critique sur les mutations profondes de notre société.