Les femmes, moteur oublié de la Révolution française en octobre 1789
« C’est une révolte ? » interroge Louis XVI au duc de La Rochefoucauld-Liancourt. « Non, Sire, c’est une révolution. » Cet échange célèbre du 14 juillet 1789 résonne comme une intuition suspendue. Pour que la prophétie s’accomplisse pleinement, pour que le roi soit arraché à Versailles et que l’Ancien Régime bascule définitivement, il faudra attendre l’automne. Si juillet fut l’affaire des hommes et des symboles, c’est en octobre, sous la pluie et dans la boue, que la bascule devient irréversible. Et cette fois, ce sont les femmes qui mènent la danse.
L’avant-garde féminine de la misère
Dans son ouvrage Les femmes entrent en révolution (éditions Tallandier, 2026), l’historien Loris Chavanette met en lumière ce point de bascule des 5 et 6 octobre 1789, où les femmes du peuple envahirent le château de Versailles. Armé d’archives inédites, il offre aux « poissardes » – ces Parisiennes des Halles connues pour leur argot – la reconnaissance qu’elles méritent. Ces femmes sont « l’avant-garde » des derniers jours de la famille royale à Versailles, une date charnière qui força la signature des décrets abolissant les privilèges et de la Déclaration des droits de l’homme.
Le terme d’avant-garde n’est pas exagéré. Ce sont bien les femmes qui sont en première ligne face à la misère frappant le pays. Elles constatent, impuissantes, les boulangeries quasi vides où le pain est de piètre qualité et hors de prix. C’est par le bas, par les « misérables » au féminin, que l’injustice du sort des plus petits se fait ressentir. « Un homme affamé est un homme en colère, disent les Anglais. C’est véritablement le cas avec ces femmes qui n’ont plus d’autre choix que de se lancer en politique », explique Loris Chavanette. En forçant leur destin vers Versailles, elles font l’Histoire, mais ne savent pas l’Histoire qu’elles font.
L’exclusion politique des femmes
Pourtant, jusqu’ici, les femmes sont totalement absentes du jeu politique officiel. Les Lumières n’ont pas fait grand cas de la condition féminine. Jean-Jacques Rousseau, par exemple, justifie leur infériorité sociale par le naturalisme : en tant que reproductrice, la femme serait gouvernée par son utérus, à l’origine du terme « hystérique ». Et leurs camarades de l’époque ne font pas mieux : « C’est un point commun entre les conservateurs royalistes et les Jacobins que de renvoyer les femmes à leur vie domestique », rappelle l’historien. Robespierre, Chaumette, Amar et les Montagnards considèrent que la place des femmes est au foyer, les jugeant inadaptées à l’espace public, trop passionnées et émotives.
À l’opposé, du côté des Girondins, l’approche est plus ouverte. Condorcet plaide très tôt pour le droit de vote et l’éligibilité des femmes, publiant dès 1790 un texte en faveur de leur citoyenneté politique. « Il était en avance sur son temps, et on comprend pourquoi il est aujourd’hui au Panthéon », souligne Loris Chavanette. Autour de lui gravitent des figures comme Olympe de Gouges ou Théroigne de Méricourt, mais cette ligne égalitaire restera minoritaire.
Marie-Antoinette, symbole de la déconnexion
Loris Chavanette restitue parfaitement le contraste de l’époque. Si les femmes du peuple incarnent l’injustice, Marie-Antoinette représente la déconnexion d’une élite incapable de comprendre le séisme en cours. Le 1er octobre 1789, la reine participe à un banquet fastueux à l’Opéra royal, décrit par la presse comme une « orgie affreuse » où la cocarde tricolore aurait été piétinée. « Marie-Antoinette est le fil rouge, car les journées d’octobre vont véritablement trancher sa vie en deux », souligne l’historien. Elle devient la cible privilégiée de la gouaille des Halles, avec cette phrase terrible exhumée des archives : « La reine a dansé jusque-là pour son plaisir, maintenant on va la faire danser pour le nôtre. »
La marche des femmes sur Versailles
Le 5 octobre, la révolte change de visage. Une colonne de plusieurs milliers de femmes s’ébranle vers Versailles sous une pluie battante. « C’est extraordinaire : les hommes n’ont pas le droit de se mêler à elles. Ce sont elles qui sont en première ligne, traînant des canons, marchant dans la boue avec des sabots, affrontant la mort », raconte Loris Chavanette. Leur force réside dans une immunité paradoxale : Louis XVI refuse de faire tirer sur la foule, déclarant : « Allons donc ! contre des femmes des ordres de guerre ? Vous vous moquez ! » Les soldats baissent les armes face à ces mères de famille, paralysés par « quelque chose de sacré dans le corps de la femme ».
Une victoire suivie d’ingratitude
L’un des apports majeurs de l’ouvrage est la découverte d’une enquête parallèle menée par Marie-Antoinette elle-même. Terrifiée par l’invasion de ses appartements le 6 octobre, où elle manqua d’être assassinée, la reine a cherché à comprendre qui étaient ces femmes et qui les dirigeait. « J’ai découvert aux archives l’enquête judiciaire, mais aussi l’enquête parallèle de la reine. Elle avait gardé précieusement les lettres de ses gardes, cachées dans sa chambre aux Tuileries », révèle Loris Chavanette.
Les poissardes ne viennent plus présenter des hommages comme sous l’Ancien Régime ; elles qui n’ont plus de pain viennent chercher « le boulanger, la boulangère et le petit mitron » pour les ramener de force à Paris. Le bilan est colossal : le roi devient l’otage des Parisiens, et le centre de gravité du pouvoir quitte définitivement Versailles. Pourtant, la suite de l’histoire sera marquée par une profonde ingratitude. Une fois la Révolution consolidée, les hommes s’empresseront de renvoyer les femmes à leurs fourneaux. « On les a fait entrer en révolution, on va vite les en faire sortir », analyse l’historien.
L’égalité restera un mirage. Si elles obtiennent quelques avancées civiles comme le droit au divorce, le Code Napoléon viendra sceller leur statut de mineures juridiques. « La seule égalité que les femmes ont eue finalement en sortant de la Révolution, c’est dans le malheur », tranche l’auteur. Ainsi, les journées d’octobre 1789 révèlent un paradoxe cruel : les femmes ont été l’avant-garde d’un changement historique, mais leur contribution a été vite effacée par l’ingratitude masculine, laissant un héritage mitigé pour les générations futures.



