Youcef Cherchari et André Forget, maires issus de l'histoire coloniale française
Deux maires symboles de l'histoire coloniale française

Deux destins croisés dans la vallée du Lot

L'élection de Youcef Cherchari à Casseneuil, premier fils de harki à devenir maire, et d'André Forget à Sainte-Livrade-sur-Lot, premier rapatrié d'Indochine à accéder à cette fonction, symbolise profondément le métissage de la vallée du Lot. Ces deux parcours illustrent un pan de l'histoire douloureuse de la décolonisation française, tout en démontrant la capacité d'intégration et d'engagement républicain.

Des origines lointaines, une terre d'accueil commune

Nés à plus de 10 000 kilomètres l'un de l'autre et à seize ans d'intervalle, Youcef Cherchari et André Forget partagent pourtant des trajectoires étonnamment parallèles. Le Lot-et-Garonne, terre traditionnellement marquée par l'immigration italienne, vient d'élire dans ces deux communes, qui ont abrité des camps de réfugiés, des hommes "qui bousculent un peu les codes" selon leurs propres termes.

Le déracinement familial et la reconstruction

Le père de Youcef Cherchari était harki. Engagé à seulement 15 ans comme supplétif de l'armée française, il arrive en France en 1962 à l'âge de 21 ans. "Il est arrivé en France en avion, avec le capitaine Froument. Le reste de ma famille est arrivé par bateau d'Algérie", raconte le nouveau maire. La famille Cherchari a directement été accueillie au village, évitant le camp de Bias. Beaucoup ont travaillé à l'usine Cérébos, une fabrique de corned-beef et plats cuisinés, grâce à la famille Senchou, ou ont participé à la construction du barrage de Virebeau à Villeneuve-sur-Lot.

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André Forget, quant à lui, est né en Indochine française, à Saïgon. Après 21 jours de bateau, sa mère et ses six enfants arrivent au Centre d'accueil des rapatriés d'Indochine (Cari, devenu Cafi) de Sainte-Livrade-sur-Lot quinze jours avant Noël 1956. André Forget n'avait alors que 18 mois.

Entre deux langues, entre deux cultures

"Mes filles ne comprennent que quelques mots. Même avec mon mauvais Vietnamien, j'aurais dû plus leur parler", témoigne André Forget avec un certain regret. À l'école, il s'est fait appeler François par erreur, son deuxième prénom, qui l'a suivi toute sa scolarité.

Youcef Cherchari aborde cette question avec une perspective similaire : "Beaucoup de fils de harki ont des prénoms français. Moi, c'est l'éducation que j'ai reçue de mes parents : plus Français que Français. Mais je m'appelle Youcef, il faut l'assumer." S'il conserve un contact dialectique avec les plus anciens, il n'a pas transmis la langue maternelle familiale à ses trois enfants, ce qui génère une certaine frustration.

Le travail comme valeur fondamentale

La vie au Cafi se faisait en vase clos, avec une épicerie, un dispensaire et une administration qui gérait le camp. "On ne sortait pas du camp", se remémore André Forget, sauf pour aller à "l'école de la République". "Le travail, comme on m'a toujours dit, paye un jour, quelles que soient tes origines", affirme-t-il avec conviction.

Youcef Cherchari se retrouve pleinement dans ce discours : "Moi, mes parents nous disaient 'Travaillez à l'école. L'argent, c'est notre problème'." Avec sept frères et sœurs, "pas le droit à l'erreur", le directeur associatif n'a jamais eu l'impression d'être une charge pour ses parents, "mais il y avait une obligation de réussite".

La laïcité comme socle du vivre-ensemble

Les deux hommes sont mariés à des femmes d'origine différente, formant ainsi des couples mixtes. André Forget est marié à une Française dont le berceau familial est Saint-Étienne-de-Villeréal, tandis que l'épouse de Youcef Cherchari est d'origine italienne et vient de Marcellus.

Leur pratique sportive - football et rugby à XIII pour l'un, football puis tennis pour l'autre - a été déterminante dans leur intégration : "Pour se faire des copains et choper les codes, rien de tel", assurent les deux maires. Cette expérience commune les a conduits à devenir des défenseurs acharnés de la laïcité : "Elle doit être notre premier soldat, c'est le vivre ensemble".

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Face au racisme et aux préjugés

Durant la campagne des municipales, Youcef Cherchari a fait face à des commentaires déplacés : "Sous l'annonce de la première réunion publique, un internaute a écrit 'J'espère que toutes les chaises sont halal'. J'ai ri. Il est con ce mec. Notre combat n'est pas là."

André Forget n'a pas été épargné non plus : "J'ai entendu 'On ne veut pas que le chinetoque devienne maire'. J'ai pris sur moi. Ça fait plus mal à la famille, à mon entourage..." Le racisme, il y a été confronté dès son plus jeune âge, mais c'est à l'âge adulte qu'il l'a ressenti de plein fouet, notamment dans ses premières relations amoureuses.

Une mémoire assumée mais non communautaire

"L'histoire du Cafi nous rattache à nos origines", reconnaît André Forget, qui a déposé une photo de lui ceint de l'écharpe tricolore sur la table de chevet de sa mère en Ehpad. Youcef Cherchari, quant à lui, a prononcé son discours d'investiture en pensant à son père décédé et en jetant de brefs coups d'œil à sa mère.

Les deux élus pèsent soigneusement leurs mots concernant leur héritage : "Être catégorisé sur la diversité, OK. Mais attention, car en étant trop porte-drapeau, on peut être pris pour un acteur du communautarisme", met en garde Youcef Cherchari. André Forget renchérit : "Hormis mon travail de mémoire au Cafi, je me sens entièrement Français. Je suis Français d'origine vietnamienne et ça, je ne l'oublierai jamais."

Dans un éclat de rire final, Youcef Cherchari résume leur situation : "C'est très gascon le Lot-et-Garonne. C'est noble quand je dis ça. C'est franchouillard et on en fait partie. On est devenus gallo-métisses." Deux hommes, deux histoires, une même terre d'accueil et un engagement commun pour la République.