Première nuit agitée à bord du Marion-Dufresne
La première nuit à bord s'est révélée quelque peu agitée. L'effervescence de la journée, l'afflux constant d'informations et de découvertes, la chaleur ambiante, le roulis léger mais persistant... rien de vraiment surprenant dans ces conditions. L'excitation et la chaleur finiront par s'estomper, tandis que l'habitude aux mouvements du navire s'installera progressivement.
Apprentissage des réflexes maritimes
Je prends rapidement le réflexe de marcher les jambes plus écartées que ne le permettrait l'élégance. Comme pour le ski, la pratique distingue clairement le débutant qui élargit son assise à la manière d'un crapaud, du marin aguerri qui négocie avec fluidité le mouvement du bateau, dessinant des courbes légères et onctueuses dans les couloirs rectilignes : véritable art de la cursive dans les coursives. J'ai devant moi quatre semaines de formation intensive pour maîtriser ces techniques.
Les rampes de sécurité sont omniprésentes, y compris dans les douches. On apprend rapidement que, comme en alpinisme, il faut toujours maintenir trois points d'appui pour assurer sa stabilité, ce qui n'est pas instinctif lorsqu'il s'agit de se savonner correctement. Mais c'est une nécessité absolue pour éviter la chute assurée au détour d'une simple houle facétieuse, sans même parler de vague scélérate. Le principe du trépied reste stable sur tout terrain... sauf en politique, mais là, nous préférons l'oublier !
Architecture navale et navigation
Les neuf ponts, désignés par les lettres de A à I, sont reliés par deux escaliers principaux à double révolution – une prouesse architecturale surpassant même Chambord ! L'un est orienté bâbord-tribord, l'autre proue-poupe. Une conception ingénieuse : en cas de mer forte, on choisit l'escalier en fonction du type de mouvement, roulis ou tangage, afin d'éviter d'être précipité tête la première, mais plutôt retenu par les épaules.
Nous filons vers le nord à 16 nœuds, soit environ 35 km/h, et en début d'après-midi, nous atteignons les abords de Tromelin, située à quelque 570 kilomètres de La Réunion. Les Terres australes et antarctiques françaises (TAAF) se répartissent en trois secteurs distincts : les îles Éparses autour de Madagascar, les îles Australes au sud de l'océan Indien, et la Terre-Adélie sur le continent antarctique. La rotation du Marion-Dufresne dessert les îles Australes et une seule des Éparses : Tromelin.
Arrivée à Tromelin et manœuvres
Tromelin déploie son kilomètre et demi de longueur sur le bâbord du navire, et les passagers s'alignent aux bastingages pour observer le ballet aérien de l'hélicoptère. L'appareil virevolte entre la zone de dépose à l'arrière du « Marduf » et l'extrémité de l'île, acheminant les quelques passagers qui passeront une nuit sur place.
Pendant ce temps, les grues entrent en action au-dessus des cales avant, grandes ouvertes sur leurs prodigalités. Les hommes en combinaison EPI rouge déplacent sur palettes vers la zone de dépose les approvisionnements et matériels des missionnaires, effectuant les rotations d'échange – caisses pleines contre caisses vides.
Mémoire historique de Tromelin
Tout en suivant ce manège, je contemple la bande sableuse surgie des eaux, repensant aux oubliés qui y ont survécu – pour une minorité – ou péri – pour la grande majorité – il y a 265 ans. J'avais découvert leur histoire lors d'une exposition au château des ducs de Bretagne il y a quelques années, sans imaginer alors que je mettrais un jour les pieds sur cette île chargée de mémoire.



