Alexandrie dit adieu à son tramway historique, le plus ancien d'Afrique, pour un réseau moderne
Adieu au tramway historique d'Alexandrie, le plus vieux d'Afrique

La fin d'une ère pour le plus ancien tramway d'Afrique

Les emblématiques rames bleues et jaunes du tramway d'Alexandrie, qui longent la Méditerranée depuis plus de 160 ans, vont être remplacées par un vaste réseau moderne. Ce projet, mené par des entreprises internationales comme Systra (France), Hyundai (Corée du Sud) et Hitachi (Japon), comprendra un tracé mixte, majoritairement aérien, avec des tronçons souterrains. Inauguré le 8 janvier 1863 avec quatre rames à étage tirées par des chevaux, ce tramway historique cessera définitivement de rouler dans quelques semaines, marquant la fin d'un symbole profondément ancré dans l'identité de cette ville côtière égyptienne.

Un patrimoine littéraire et historique menacé

Depuis sa création, le tramway a traversé le cœur d'Alexandrie, desservant de nombreuses écoles et les principales universités. L'écrivain égyptien et prix Nobel Naguib Mahfouz le décrivait dans « Miramar » en 1967 comme « une masse lumineuse glissant sur ses rails comme un navire égaré sur la terre ferme », transportant « des ombres anonymes qui semblaient fuir la mélancolie de la mer ». Lawrence Durrell, dans « Le Quatuor d'Alexandrie » en 1957, évoquait « le chant métallique des trams sur la Corniche, ce long gémissement de fer qui semble ne jamais devoir finir ». Le réseau, qui parcourt 32 kilomètres et dessert 140 arrêts, est l'un des rares au monde à utiliser des rames à deux étages.

Modernisations successives et résistance culturelle

Le tramway a connu diverses étapes de modernisation : la vapeur en 1898, l'électrification en 1902, et le remplacement des wagons en bois en 1960. Certaines rames ont été réhabilitées pour le tourisme, conservant leur intérieur en bois et le système manuel de pilotage d'origine. Fait notable, plusieurs rames et stations portent encore des noms britanniques comme Victoria, Fleming ou Stanley, qui n'ont pas été débaptisées après la révolution de 1952 ou la nationalisation du canal de Suez par Nasser en 1956. Ces détails témoignent de l'histoire cosmopolite d'Alexandrie, qui accueillait autrefois une importante communauté européenne.

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Un projet de modernisation ambitieux mais controversé

Le nouveau réseau promet de doubler la vitesse commerciale et de tripler la capacité d'accueil des voyageurs. Cependant, ce projet suscite des inquiétudes parmi les habitants et les défenseurs du patrimoine. Mona Lamloum, critique culturelle, exprime des craintes : « Nous ne sommes pas opposés au progrès, mais nos expériences passées nous ont appris qu'il rime trop souvent avec destruction ». Les récents chantiers à Alexandrie ont déjà entraîné la disparition d'espaces verts et la privatisation croissante des accès au littoral. Les pylônes en béton remplaceront les voies bordées d'arbres, et les Alexandrins ont déjà perdu un train historique reconverti en métro pour désaturer cette agglomération de plus de 5 millions d'habitants.

La nostalgie d'un symbole disparu

Pour beaucoup, la disparition du tramway représente une perte culturelle irremplaçable. Hisham Abdelwahab, un professeur, raconte : « Avant, nous faisions de longues promenades en voiture sur la corniche. Maintenant, nous perdons à la fois la mer et le tramway ». Certains nostalgiques venaient spécialement à Alexandrie pour profiter de cette longue balade le long de la côte. Le quartier historique d'Helioolis, au Caire, a lui aussi perdu ses dernières voies de tramway suite à des travaux d'élargissement de rues et de construction de ponts. Les derniers voyages sur les rames bleues (vers Ramleh, à l'est) et jaunes (vers Madina, à l'ouest) attirent une foule mélangée de notables, touristes, étudiants et travailleurs, toutes classes sociales et nationalités confondues.

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Alors que les derniers trains jaunes glissent vers l'ouest et les bleus vers l'est, beaucoup estiment que « les rivages de l'amour embrassés par la mer » à Alexandrie, immortalisés par la chanteuse libanaise Fairouz en 1961, n'existent déjà plus. Le paysage urbain se transforme, avec des centaines de mètres de corniche désormais cachés derrière une double quatre voies et des avenues envahies de commerces et de restaurants. La modernisation, bien que nécessaire pour répondre aux besoins d'une métropole en croissance, laisse un goût amer à ceux qui voient s'effacer un pan entier de l'histoire et de l'âme d'Alexandrie.