Mariage du siècle à Monaco : les fiançailles secrètes de Rainier et Grace à Noël
Fiançailles secrètes de Rainier et Grace à Noël 1955

Chaque jeudi, retrouvez un extrait de notre nouveau hors-série sur le mariage de Rainier III et Grace Kelly. Aujourd'hui : après avoir brouillé les pistes auprès des journalistes et mis une poignée de proches dans la confidence, le prince Rainier III débarque aux États-Unis à Noël 1955 pour demander la main de Grace Kelly. Son « oui » emporte une vague médiatique sans précédent.

Un voyage discret et des démentis

« Je ne compte pas rester célibataire toute ma vie, mais pour l'instant je n'ai aucun projet, et le but de mon voyage n'est pas, comme le bruit en a couru, la recherche d'une épouse américaine. » (1) Dans la nuit du 12 décembre 1955, au Havre, c'est dans une discrétion toute relative que le prince Rainier III embarque sur le paquebot SS United States à destination de New York. Face aux journalistes, le Souverain dément toute idylle avec Grace Kelly et avance des « vacances » studieuses : « J'espère rencontrer le président Eisenhower et j'assisterai à Wilmington [dans le Delaware, Ndlr] au jubilé du père Tucker, qui entra il y a cinquante ans aux oblats de Saint-François-d'Assise. J'ai aussi l'intention de me livrer à la pêche sportive, en Floride notamment, et d'étudier les réalisations américaines en matière de recherches océanographiques. »

Un plan bien orchestré

Mais n'oublions pas qu'en 1297, c'est par la ruse que la dynastie des Grimaldi est née. Quand déguisé en moine, François « Malizia » Grimaldi s'empara du Rocher. Et Rainier avait bien un plan pour conquérir l'Amérique. Un scénario et des complices. Le Prince s'était toutefois trahi dans le magazine Look, en évoquant la possibilité d'un crochet par la Californie. Pour rencontrer Grace Kelly ? « J'aimerais la revoir… » Le 8 novembre 1955, la revue Noir et Blanc mettait les pieds dans le plat en Une : « Rainier de Monaco épousera-t-il Grace Kelly ? » À Monaco, le mariage était dans l'air bien avant ces couvertures. Sans que personne ne sache que le Prince et l'actrice entretenaient une correspondance passionnée depuis leur première rencontre. Tous resteraient en haleine jusqu'au 5 janvier 1956, jour de l'officialisation des fiançailles, un jour de fête en Principauté.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Magie de Noël à Philadelphie

À l'approche de Noël, quand le Prince de 32 ans pose le pied à New York, l'Amérique est divisée. Le 1er décembre 1955, Rosa Parks, une couturière, a défié les lois ségrégationnistes dans un bus de l'Alabama, refusant de céder sa place à un Blanc. Un acte militant qui changera le cours de l'Histoire mais, pour l'heure, provoque boycotts des bus et manifestations. À 26 ans, Grace Kelly - qui en 1951 avait assisté médusée au traitement humiliant et raciste de Joséphine Baker par le personnel du très chic Storck Club de New York – est enfermée dans les studios d'Hollywood pour le tournage du film Le Cygne. L'actrice oscarisée s'inquiète de manquer Noël en famille à Philadelphie. De fait, un invité de marque est attendu à la table des Kelly…

Le biographe Jeffrey Robinson révèle comment le père Tucker, du voyage comme le médecin et ami du Prince, Robert Donat, a œuvré dans l'ombre pour que la magie de Noël opère. Quelques mois après la réception de Grace au Palais princier, des amis proches des Kelly, les époux Austin, sont en goguette à Monaco. Russel et Edith n'apprécient guère que le Bal de la Croix-Rouge soit à guichets fermés et s'en plaignent directement au Palais, jouant de leur lien avec Grace Kelly. Le père Tucker s'empresse de corriger le tir, leur remet des billets et les invite même à prendre le thé avec le Souverain. « Grâce au père Tucker, les Austin rentrèrent chez eux, persuadés non seulement que le Prince s'intéressait à Grace mais aussi qu'il s'agissait d'une histoire d'amour ».

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

La demande en mariage

Sachant le Prince déterminé à se rendre à Philadelphie, le père Tucker demandera par la suite aux Austin de convaincre les Kelly de l'accueillir pour Noël. C'est ainsi que le 25 décembre, tout ce beau monde se retrouve au seuil de la porte du 3901 Henry Avenue, à Philadelphie. « Après dîner, Rainier, Grace et le docteur Donat allèrent danser chez la sœur de Grace jusqu'à 3 heures du matin. Rainier et le médecin dormirent dans la chambre d'amis des Kelly, si bien que le Prince et Grace passèrent ensemble une partie de la journée du lendemain », relate Jeffrey Robinson. Ils ne se quitteront plus. À l'abri des regards, le prince Rainier III fait sa demande à Grace Kelly au crépuscule de l'année 1955. Un instant dont le couple s'efforcera de préserver le secret. « Des fiançailles ne sont pas un spectacle. C'est un engagement », commentera le Prince. « Je voulais que cela nous appartienne, à nous et à nos familles. J'ai déjà vécu trop de choses devant des caméras », confiera Grace Kelly au photographe Howell Conant.(2)

L'annonce officielle et la conférence de presse

Dans la matinée du 5 janvier 1956, les agences de presse et radios relaient l'annonce faite par le Palais des fiançailles du Prince de Monaco et de la reine du 7e art, corroborant la rumeur persistante à laquelle les Kelly répondaient inlassablement : « Il n'y a rien à annoncer pour le moment ». Un déjeuner d'officialisation est organisé avec l'entourage des Kelly au Country Club de Philadelphie. Au menu : cœurs de céleris, salade de crabe, côtes de moutons grillées aux tomates et… conférence de presse. Rainier ouvre la séance : « Je suis très reconnaissant de l'accueil que j'ai reçu. Philadelphie est une ville qui compte beaucoup pour Mademoiselle Kelly et pour sa famille, et il était naturel que l'annonce soit faite ici [...] Je n'ai pas demandé à Grace Kelly de renoncer à ce qu'elle est. Je lui ai demandé de partager une responsabilité ». « Le cinéma a été une partie très importante de ma vie, mais le mariage l'est davantage », assure la fiancée dont le père évoque l'éloignement : « Les parents ne choisissent pas la vie de leurs enfants. Ils les préparent seulement à la vivre. Ma fille a grandi dans cette ville. Elle sait ce que signifient le travail, la discipline et le devoir. Grace sait parfaitement les responsabilités qu'elle accepte, ce n'est pas un conte de fées. » « Monaco n'est pas un décor, recadre alors Rainier dont la Principauté, méconnue, intrigue. C'est un pays avec des traditions, des obligations et une population. Grace en est pleinement consciente. Être princesse ne signifie pas être regardée, mais regarder les autres et agir pour eux. » « Je suis heureuse. Mais je suis aussi consciente que le bonheur demande du sérieux », conclut la future Princesse de Monaco.

La maison des Kelly transformée en salle de presse

La presse accourt ensuite chez les Kelly, une maison bourgeoise en pierre, nichée en retrait de la rue. Fourrure blanche sur les épaules, Grace, escortée par son frère John B. Kelly Jr. et son futur époux, apparaît radieuse derrière ses lunettes de soleil à la descente de voiture. Les flashes crépitent, la paisible demeure s'agite. La vie des Kelly bascule. Dans le salon familial aux tapis épais, décoré de tableaux et souvenirs sportifs de John B. Kelly Sr., le couple s'assoit sur un canapé vert adossé à un mur habillé de boiseries. Rires et sourires sont spontanés. Face à un demi-cercle oppressant de dizaines de photographes et journalistes, les mains s'entrelacent, le Prince enveloppe sa fiancée de son bras, les messes-basses se multiplient, les regards s'entremêlent. La complicité est criante. L'amour sincère. Fiers, les parents de Grace Kelly se joignent aux tourtereaux sur un divan soudainement bien étriqué. Les flashes redoublent lorsque Grace Kelly tend sa main vers sa mère pour dévoiler sa bague de fiançailles sertie de rubis et de diamants. Rouge et blanche, comme son pays d'adoption. Le sous-sol aménagé de la maison bâtie par John B. Kelly devient salle de presse. Sur fond de mur de briques, assis sur un banc de jardin en fer blanc, les futurs époux s'exposent avec pudeur. « Le mariage aura lieu après Pâques, dès que j'aurai fini le film High Society ». « Peu importe où nous nous marierons, pourvu que nous nous marions vite », tranche Rainier. Les journalistes rebondissent : « Combien d'enfants souhaitez-vous ? » Grace rougit, se tourne vers Rainier. Ils rient. Et c'est Margaret, la maman, qui vient à la rescousse : « Beaucoup j'espère, j'adore les petits-enfants ! »

La réaction à Monaco et la première soirée mondaine

De l'autre côté de l'Atlantique, le directeur de cabinet du Prince, Paul Noghès, avait quelques heures auparavant été autorisé à rompre le secret. L'heureux événement est ainsi annoncé au ministre d'État, Henry Soum, au président du Conseil national, Louis Auréglia, à l'archevêque, Mgr Barthe, et au maire de Monaco, Robert Boisson, qui adressent aussitôt un télégramme au Prince « pour exprimer la satisfaction et la joie avec lesquelles l'annonce de ses fiançailles a été accueillie par la population ». À 17 heures, Radio Monte-Carlo interrompt ses programmes pour annoncer la nouvelle avant qu'à 20 heures, le Prince ne s'adresse directement à ses sujets par le même canal. Le Souverain souhaite que ce 5 janvier soit jour de fête. La Principauté pavoise fièrement.

Le lendemain, le 6 janvier 1956, le couple allait assister à son premier événement public au Waldorf Astoria de New York. C'est dans cet hôtel de Park Avenue, au centre de Manhattan, que le gratin mondain était attendu pour la soirée caritative « A Night in Monte-Carlo », organisée au profit d'anciens combattants hospitalisés. « La salle étincelait de bijoux et de paillettes mais le Prince et sa fiancée s'y déplaçaient avec la retenue de personnes déjà conscientes du poids de l'Histoire », relate le New York Herald Tribune. « Ils ne se comportent pas comme des célébrités à une fête mais comme des représentants en mission », commente la radio CBS. Invité d'honneur, le couple a pris place dans une loge en surplomb de la grande salle de bal où les milliers d'invités dînent, dansent et contemplent un défilé de mode des plus grands créateurs américains. Au milieu de diplomates européens et dirigeants de la MGM, on note la présence de l'acteur Gary Cooper. Mais aussi de la soprano azuréenne Lily Pons, qui reste aujourd'hui l'une des rares Françaises à avoir son étoile sur Hollywood Boulevard. Sur scène, Grace Kelly plonge sa main dans le tambour de loterie dont Rainier a tourné la manivelle. Le gros lot ? Un séjour à Monte-Carlo... « J'apprends que, parfois, l'élégance consiste à savoir s'effacer », glissera Grace Kelly en s'éclipsant avant minuit pour finir la nuit au Harwyn Club. Pour tous, le ressenti est le même : Grace et Rainier attirent la lumière mais ne la prennent pas. Ils la renvoient.

1. Le Monde, 13 décembre 1955
2. Collier's Magazine, janvier 1956