1981 : entre nostalgie politique et héritage économique problématique
Il est aisé de pratiquer la « popol » – la politique politicienne – au sujet de l'année 1981. On se moque volontiers de Jack Lang, qui avait alors déclaré, suite à la victoire de François Mitterrand, que la France passait « de l'ombre à la lumière », une formule quelque peu exagérée. Les anciens socialistes devenus conservateurs aiment à rappeler que, le soir du 10 mai, ils dansaient place de la Bastille, avant de critiquer plus tard leurs idéaux de jeunesse. En somme, 1981 fait l'objet de célébrations nostalgiques de principe, mais n'éveille plus guère d'élans transformateurs, sauf peut-être à l'extrême gauche de l'échiquier politique.
Une aberration démographique durable
L'année 1981 reste surtout problématique en raison de certaines décisions économiques prises par la suite, au premier rang desquelles l'abaissement de l'âge de la retraite à 60 ans, acté par l'ordonnance du 26 mars 1982. Cette mesure peut être critiquée comme une forme d'aberration démographique. Pour bien comprendre, revenons à l'histoire des systèmes de retraite.
En 1945, avec la création de la sécurité sociale, un régime général est établi permettant de prendre sa retraite à 65 ans. À l'époque, l'espérance de vie avoisine les 60 ans. Le système présente alors des caractéristiques proches de l'escroquerie, un terme même employé par certains experts de gauche. La CGT a, pendant des années, parlé de « retraite des morts ». Pourquoi ? Parce que les ouvriers, dont l'espérance de vie était plus limitée que celle des cadres, cotisaient pour des pensions qu'ils ne toucheraient souvent pas, mais dont bénéficieraient les cadres. Ce décalage démographique avait quelque chose de profondément scandaleux.
Mais qu'en est-il aujourd'hui ? L'espérance de vie a progressé d'environ vingt ans depuis l'après-guerre, tandis que l'âge de départ à la retraite a, lui, diminué. C'est désormais une forme de scandale inverse qui prévaut, avec un décalage criant entre les paramètres des retraites et les réalités du monde du travail.
Les largesses accordées aux seniors et leurs conséquences
Le sujet ne relève pas uniquement de l'économie ; il possède des fondements anthropologiques profonds. Dans son ouvrage remarqué La Dette sociale de la France (2025) et dans nombre de ses interventions publiques, Nicolas Dufourcq souligne le décalage problématique entre l'aspiration croissante aux loisirs et la propension à l'effort.
1981 constitue, de ce point de vue, un jalon embarrassant. Abaisser l'âge de départ à la retraite, c'était promettre l'accès à des années supplémentaires de congés payés. C'était aussi – on l'oublie souvent – une tentative de limiter le chômage en écartant les seniors (qui ne portaient pas encore ce nom) du marché du travail. En deux mots, on faisait miroiter électoralement une vie meilleure, libérée du labeur, tout en imaginant réduire le chômage. Nous en payons encore le prix aujourd'hui.
Nicolas Dufourcq rapporte des données éclairantes concernant les pensions des retraités de moins de 65 ans, qui bénéficient pour la plupart des largesses – certes rabotées au fil des réformes – issues des compromis de 1981. Ces jeunes pensionnés, très généralement en bonne santé, surtout lorsque l'on note que 40 % des cadres partent en retraite anticipée, représentent un coût annuel de 50 milliards d'euros sur les 400 milliards que totalise la dépense des retraites.
Vers un nouvel horizon mental
L'année 1981 a introduit un nouvel imaginaire, de nouvelles représentations sociales et des mœurs particulières concernant l'activité et l'inactivité. Nicolas Dufourcq le décrit avec précision, appuyant son analyse par des chiffres percutants et des formules bien ajustées.
Évidemment, les solutions nécessaires pour corriger les déséquilibres qui ont conduit au surendettement public contemporain ne sont pas aisées à mettre en œuvre. Repousser l'âge de départ, désindexer temporairement les pensions, ou instaurer une règle d'or interdisant de financer les dépenses sociales par la dette : de telles mesures pourraient conduire des centaines de milliers de personnes à manifester dans les rues.
Changer cet état de fait ne passe pas par des envolées lyriques de responsables politiques, par le paternalisme des experts – qui, par ailleurs, se disputent souvent –, ni par des projets grandioses de réformes structurelles. Une ambition d'adaptation du modèle social à la démographie et à l'économie actuelles appelle avant tout un nouvel horizon mental.
Fermer la parenthèse ouverte en 1981 ne consiste pas uniquement à en tambouriner la nécessité dans des chroniques successives. C'est, surtout, valoriser le bon sens collectif et résister à la tentation de flatter des instincts mauvais ou court-termistes. L'enjeu est de repenser notre rapport au travail, à la solidarité intergénérationnelle et à la justice sociale dans un contexte démographique radicalement transformé.



