Après le succès de Watches and Wonders avec la Master Control, Jaeger-LeCoultre poursuit sa mutation en dehors des circuits horlogers traditionnels. C'est à Milan, dans l'écrin feutré de la Villa Mozart, que la manufacture a choisi d'installer, du 21 au 26 avril, son exposition The Perpetual Timekeeper. Ce parcours en six chapitres est consacré à l'Atmos, cette pendule à mouvement perpétuel inventée en 1928 par l'ingénieur suisse Jean-Léon Reutter, puis perfectionnée par LeCoultre & Cie pour en faire un objet de série. Nous y étions.
De l'horloge diplomatique à l'objet de design
L'Atmos a une trajectoire singulière. Née en 1928, elle repose sur le même principe technique depuis près d'un siècle, sans successeur ni équivalent. Un fait rare dans l'industrie horlogère, que Jérôme Lambert, CEO de Jaeger-LeCoultre, assume pleinement : « L'Atmos fait partie des rares objets qui reposent sur le même procédé technique depuis presque un siècle. Elle est unique, pas copiée, pas remplacée ». Son mécanisme tient d'une élégante alchimie : une capsule hermétique remplie de gaz se dilate ou se contracte au rythme des variations thermiques ambiantes, transformant cette énergie en mouvement mécanique. Un seul degré Celsius de variation suffit à assurer deux jours d'autonomie. L'horloge, littéralement, vit de l'air du temps.
Pendant des décennies, l'Atmos a circulé dans les hautes sphères diplomatiques. Elle a orné les bureaux des présidents, transitant de l'Élysée à la Maison-Blanche, au point qu'on la surnomme toujours « l'Horloge du Président ». Depuis les années 1970, la maison invite designers et maîtres artisans à la réinterpréter selon leur propre langage. Elle est devenue ce que l'exposition de Milan entend montrer : non plus un symbole de protocole, mais un terrain d'expression artistique. « C'est une toile vierge, dit Lambert. Un territoire où l'on peut inviter des gens comme Marc, ce qu'on ne peut pas faire sur une montre où les contraintes techniques limitent trop la liberté créative ».
Deux Atmos, une obsession de cristal
Marc Newson n'a pas attendu d'être sollicité pour aimer l'Atmos. Il la décrit comme « un objet complexe et magique découvert adolescent en Australie ». À huit ans, son oncle lui offre une Timex qu'il démonte immédiatement pour en refaire le boîtier en Plexiglas bleu et transparent dans l'atelier de son grand-père, voulant que le mécanisme reste visible. Cette scène fondatrice, mettre en valeur ce qui se cache, n'a jamais vraiment cessé. Fondateur d'Ikepod dans les années 1990, il a construit une réputation de designer total : chaise Lockheed Lounge, Boeing 787, super-yachts, bagages, mobilier. Il aborde chaque projet avec une même préoccupation de longévité. « Je pense qu'il est crucial de concevoir des objets faits pour durer, fiables, réparables et donc durables. C'est peut-être pourquoi je me sens si attiré par les objets analogiques comme les garde-temps », confie Newson.
Depuis 2008 et le Calibre 561, il réinterprète l'Atmos avec la même discipline : ne pas s'en emparer, mais la révéler. Son processus est affaire de respect autant que de rupture : travailler avec Baccarat pour les cabinets en cristal soufflé à la bouche, pousser les matériaux jusqu'à leurs limites, valoriser des techniques en voie de disparition. « Je trouve profondément gratifiant de travailler avec des savoir-faire en déclin afin de protéger et de nourrir des compétences qui risquent de disparaître », poursuit le designer.
Pour 2026, il signe deux nouvelles pendules. L'Atmos Designer Calibre 568 reprend une forme de 2016 dans une palette monochrome et avec des complications supplémentaires comme le lever et le coucher du soleil, l'équation du temps, la phase de lune d'une précision d'un jour en 4 087 ans. Le tout, dans un cabinet soufflé en cristal de Baccarat, d'une épaisseur réduite à 13 mm par endroits. Limitée à 50 exemplaires par an, calibrée selon trois latitudes, elle est ce que Newson appelle « la quintessence de la clarté ». L'Atmos Hybris Artistica Tellurium, elle, n'existe qu'à trois exemplaires dans le monde, sachant que deux pièces étaient déjà réservées avant même leur présentation officielle, nous soufflait Jérôme Lambert. Un globe de verre gravé de 64 constellations, incrusté de 539 saphirs cabochon, reproduisant en trois dimensions les cycles de la Terre, du Soleil et de la Lune. Un morceau de météorite y est incrusté. Littéralement tombé du ciel.
La vraie surprise : la Memovox Travel Clock
La grosse nouveauté de la semaine reste pourtant la Memovox Travel Clock, pièce inattendue, fruit de cinq ans de collaboration entre Newson et les horlogers de la manufacture. Contrairement aux Atmos, il ne s'agissait pas de réinterpréter un mécanisme existant mais d'en inventer un entièrement nouveau. Le Calibre 256 à remontage manuel offre 12 jours de réserve de marche, intègre la complication alarme Memovox et se loge dans une sphère parfaite en titane de 69 mm de diamètre. La couronne traditionnelle a disparu, remplacée par une bague périphérique rotative qui gère le remontage, le réglage de l'heure et l'alarme. L'indicateur de réserve de marche, douze fenêtres passant de l'orange au bleu, cache un mécanisme breveté d'une ingéniosité rare.
L'ensemble voyage dans un écrin en cuir Schedoni de Modène, incluant un kit pour trois montres-bracelets, une loupe, un outil de bracelet, un tournevis. Newson dit trouver quelque chose de poétique dans le terme même Memovox, soit « la voix de la mémoire ». « L'alarme mécanique, poursuit-il, agit comme un pont entre le passé et le futur ». Jérôme Lambert, lui, y voit un manifeste de manufacture : « quand vous regardez cet objet, c'est un monde à part entière. Il n'y a pas une vis commune avec une montre. Mais ça fait partie de notre ADN, cette capacité à avoir une expression stylistique au-delà de la seule expression technique ». Un objet limité à 100 exemplaires numérotés par an. La Milan Design Week aura confirmé une chose : Jaeger-LeCoultre ne fait plus seulement des montres. Elle fait du temps, une matière à habiter.



