Meta et Google condamnés pour l'addiction de leurs plateformes : un tournant judiciaire
Meta et Google condamnés pour l'addiction de leurs réseaux

Les géants de la tech face à leurs responsabilités

Depuis leur création au cœur de la Silicon Valley, Meta et Google ont accumulé des profits vertigineux : plus de 1 000 milliards de dollars de bénéfices sur 4 000 milliards de dollars de chiffre d'affaires cumulés. Ces empires technologiques nous promettaient liberté d'expression et lien social renforcé, mais ont également engendré désinformation, haine en ligne, harcèlement numérique et anxiété généralisée.

Des millions d'utilisateurs, jeunes comme adultes, sont devenus accros aux notifications, aux likes et au défilement infini. Nous n'avons jamais été aussi connectés et paradoxalement aussi seuls, alertait déjà en 2023 l'administrateur de la santé publique des États-Unis. Cette semaine marque un tournant historique : des citoyens américains ordinaires ont décidé de dire stop.

Deux condamnations historiques

Pour la première fois dans l'histoire judiciaire américaine, deux jurys populaires ont officiellement déclaré Meta et Alphabet (la société mère de Google) responsables d'avoir délibérément conçu des plateformes addictives et dangereuses pour leurs utilisateurs.

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À Los Angeles, Meta et YouTube (Google LLC) ont été condamnés à verser 6 millions de dollars (environ 5,2 millions d'euros) à Kaley G.M., une jeune Américaine qui passait jusqu'à 16 heures quotidiennes sur Instagram. Les juges ont estimé que ces plateformes avaient contribué de manière substantielle à ses graves troubles de santé mentale.

Au Nouveau-Mexique, Meta a écopé d'une condamnation encore plus lourde : 375 millions de dollars (325 millions d'euros) de dommages et intérêts pour avoir exposé des mineurs à des contenus inappropriés et à des prédateurs sexuels sur ses réseaux sociaux. Ces décisions judiciaires pourraient n'être que le début d'une vague sans précédent.

Des milliers de procédures en attente

Le verdict de Los Angeles constitue particulièrement un tournant stratégique. Il s'agissait du premier parmi trois procès tests, sélectionnés parmi plus de 1 600 plaignants initiaux. D'autres procès majeurs sont programmés pour cet été en Californie, dont un procès fédéral d'importance.

Plusieurs milliers d'autres procédures similaires sont actuellement en cours aux États-Unis. Avec des indemnisations potentiellement chiffrées en millions de dollars par victime, beaucoup d'autres devraient émerger, explique Eric Goldman, professeur de droit des nouvelles technologies à l'université de Santa Clara. Le montant total des dommages pourrait atteindre plusieurs dizaines de milliards de dollars.

Une stratégie juridique innovante

La route judiciaire reste cependant longue et complexe. Meta et YouTube ont immédiatement fait appel des décisions, et les prochains procès pourraient aboutir à des conclusions divergentes. Ce verdict ne fait donc pas figure de jurisprudence définitive, précise Eric Goldman.

Pourtant, le bouclier d'immunité qui protégeait les plateformes depuis trente ans montre désormais des fissures importantes. La section 230 du Communications Decency Act limitait traditionnellement la responsabilité juridique des géants technologiques pour les contenus publiés par leurs utilisateurs.

Les avocats des plaignants ont adopté une approche radicalement différente : attaquer non pas les contenus, mais la nature même des réseaux sociaux. Ils ciblent spécifiquement les fonctionnalités conçues pour créer de l'addiction :

  • Le défilement infini (scroll)
  • Les notifications incessantes
  • La lecture automatique des vidéos (auto-play)
  • Les algorithmes de recommandation

Le témoignage accablant de Zuckerberg

À Los Angeles, 10 jurés sur 12 ont été convaincus qu'Instagram et YouTube avaient fait preuve de négligence grave en ne prévenant pas suffisamment les utilisateurs des risques. Devant la presse, une membre du jury a vivement critiqué le témoignage de Mark Zuckerberg.

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Le fondateur de Meta a reconnu du bout des lèvres que son réseau social aurait pu mettre en place des mesures de vérification d'âge plus tôt. Pendant ce temps, l'entreprise disposait d'études internes accablantes révélant qu'Instagram aggravait les problèmes d'image corporelle chez une adolescente sur trois.

Plus troublant encore : dans des conversations internes présentées aux jurés, des employés de Meta se comparaient eux-mêmes à des dealeurs, décrivant des adolescents qui ne peuvent pas décrocher d'Instagram même s'ils le souhaitent.

Le parallèle avec l'industrie du tabac

La stratégie d'attaquer massivement la Big Tech sur le caractère addictif de ses plateformes s'inspire directement du combat historique contre le Big Tobacco. Pendant des décennies, Philip Morris et les autres géants du tabac ont échappé à toute responsabilité en renvoyant les fumeurs à leur responsabilité individuelle.

Richard Daynard, légendaire professeur de droit à l'université Northeastern de Boston, a renversé cette logique en changeant l'angle d'attaque. Il a joué un rôle majeur dans l'accord de 1998 qui a contraint l'industrie du tabac à verser 206 milliards de dollars à 46 États américains.

Comme les cigarettes, les réseaux sociaux ont été conçus pour être addictifs, affirme Richard Daynard, qui dirige toujours le Public Health Advocacy Institute à 82 ans. Et je pense que les plateformes, puisqu'elles n'ont aucune défense convaincante face à ces accusations, devront bel et bien supprimer ces fonctionnalités conçues pour l'addiction.

Un avenir incertain pour les géants technologiques

Eric Goldman estime cependant que les géants californiens disposeront d'arguments solides en appel, notamment sur la question de savoir qui est à l'origine des préjudices subis par les victimes. Les avocats de Meta et Google ont plaidé que le cadre familial de Kaley G.M. était responsable de sa dépression.

Un détail juridique crucial : pour établir la responsabilité des plateformes, les jurés devaient simplement conclure qu'elles avaient joué un rôle significatif – pas qu'elles étaient le seul facteur. Cette nuance pourrait s'avérer déterminante dans les appels à venir.

Richard Daynard estime qu'il faudra encore au moins une victoire dans un procès majeur pour véritablement faire bouger les lignes. Eric Goldman acquiesce : les géants de la tech font face à une menace existentielle et pourraient être contraints – par la justice ou par de nouvelles lois – à modifier profondément l'architecture addictive de leurs réseaux sociaux.

La question se pose désormais ouvertement : à quand une mention obligatoire Instagram peut nuire à votre santé mentale sur toutes les plateformes sociales ? Cette semaine historique pourrait bien marquer le début d'une transformation fondamentale de notre relation aux technologies numériques.