Les écoles de commerce forment désormais des managers à l'intelligence géopolitique
Les écoles de commerce forment des managers à la géopolitique

Les écoles de commerce forment désormais des managers à l'intelligence géopolitique

Un lundi soir de janvier, à vingt heures précises, Elvire Fabry, chercheuse à l'Institut Jacques-Delors, conclut une master class sur les risques géopolitiques européens devant un amphithéâtre bondé d'étudiants. Ces derniers, avides de connaissances, multiplient les questions sur Donald Trump, le multilatéralisme ou encore l'industrie automobile chinoise. Pourtant, ils ne fréquentent pas un institut de relations internationales, mais bien Skema, une école de commerce traditionnellement associée à la formation de futurs cadres d'entreprise.

Un monde brutalisé qui exige de nouvelles compétences

Le constat est unanime : l'ère de la mondialisation heureuse appartient au passé. La Russie de Vladimir Poutine, l'Amérique de Donald Trump et le Parti communiste chinois ont profondément déstabilisé l'équilibre mondial. « À Skema, nous formons désormais des managers “augmentés” : des professionnels capables de comprendre les menaces géopolitiques et d'agir en situation d'incertitude », explique Frédéric Munier, professeur de géopolitique au sein de cet établissement.

Cette intelligence géopolitique est devenue cruciale pour les entreprises, comme le souligne Ziad Gebran, directeur des relations presse et de la réputation pour le groupe Axa : « Elle est particulièrement attendue dans les organisations qui opèrent sur plusieurs continents, y compris dans des pays à risque, ou qui doivent composer avec des équipes multiculturelles. »

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L'ère des stratèges en entreprise

Même les entreprises limitées au marché hexagonal ne sont pas épargnées. Quelle que soit leur taille ou leur secteur d'activité, toutes sont exposées au risque de cyberpiratage et aux conséquences des tensions internationales. « Les managers doivent être formés à ces sujets, et rapidement », insiste Thomas Friang, directeur de l'Institut géopolitique & business de l'Essec.

Une enquête publiée en septembre 2025 par cet institut révèle des chiffres éloquents : 97 % des dirigeants interrogés déclarent que leur entreprise a déjà subi les effets d'un choc géopolitique. Pourtant, seulement 6 % ont intégré ces risques de manière structurée dans leur stratégie. La majorité attendrait des directives externes, demeurant dans l'expectative.

Les grandes écoles s'adaptent et innovent

Conscientes de leur rôle, les écoles de commerce multiplient les initiatives. Skema et l'Essec, pionnières dans ce domaine, proposent désormais des spécialisations en géopolitique à leurs étudiants de master. Kedge ouvrira prochainement une filière « Affaires stratégiques, sécurité et défense », tandis que GEM propose un double diplôme avec l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris).

L'Edhec a récemment inauguré une chaire « Géopolitique et stratégie d'entreprise », dirigée par le général Luc de Rancourt. Et ce n'est que le début : l'EM Lyon lancera un MSC « Corporate Risk & Strategic Intelligence » en 2026, Audencia une « School of Public and International Affairs » en 2027, et l'ESCP une « School of governance » en 2029.

Une approche résolument professionnalisante

Contrairement aux formations proposées par Sciences Po, l'approche des écoles de commerce est spécifiquement tournée vers le monde de l'entreprise. « Nos cours abordent la géopolitique moins sous l'angle diplomatique que sous celui de la stratégie et du risque. L'enjeu est de comprendre son impact concret sur les affaires », précise Jérémy Ghez, professeur d'économie et d'affaires internationales à HEC.

Certains enseignants utilisent des cas concrets, comme l'affaire Lafarge en Syrie, où le cimentier français est accusé d'avoir financé des groupes djihadistes pour maintenir ses activités. « Pour armer nos étudiants face à des dilemmes éthiques, il faut les mettre en situation, sous pression, car un dirigeant doit souvent faire des compromis », ajoute Luc de Rancourt.

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Au-delà des cours formels, des master class et conférences sont organisées par les associations étudiantes. La géopolitique se vit aussi sur le terrain : à l'Essec, douze étudiants effectuent chaque année une immersion d'une semaine au sein du 1er régiment étranger du génie à Laudun-l'Ardoise, dans le Gard.

Des débouchés variés et prometteurs

L'adhésion des étudiants est totale. À l'Essec, les trente places du cours « Géopolitique et défense » de Frédéric Charillon sont systématiquement pourvues dès l'ouverture des inscriptions. Olivier, qui a renoncé à une école du top 5 pour suivre le parcours géopolitique de Skema, ne regrette pas son choix. Actuellement en stage sur la base militaire française aux Émirats arabes unis, il envisage de poursuivre avec un double diplôme en « Geospatial Intelligence ».

Les diplômés se tournent principalement vers des secteurs spécialisés comme la défense, l'énergie ou la cybersécurité. Lucie, diplômée de Skema, est aujourd'hui consultante en cybersécurité chez Wavestone. « On recherche de plus en plus d'experts capables de comprendre comment les tensions géopolitiques se prolongent dans l'espace numérique. Grâce à l'école, j'ai acquis cette vision stratégique », témoigne-t-elle.

Jérémy Ghez, d'HEC, ajoute que « dans les grandes banques, les départements gérant les investissements dans les pays émergents sont très convoités ». Beaucoup de postes se trouvent à l'étranger, y compris dans des territoires parfois instables, nécessitant une réelle capacité d'adaptation.

Une formation qui évolue avec son temps

Les écoles précisent toutefois qu'elles ne forment ni des experts en cybersécurité, ni des stratèges militaires. Quant au métier de chief geopolitical officer, bien que rêvé par de nombreux étudiants, il ne concerne pour l'instant qu'un nombre limité d'entreprises et s'adresse à des profils seniors.

« Face aux bouleversements de la scène internationale, de nouveaux besoins devraient émerger », précise Philippe Hoddé, directeur du programme du MSC de l'EM Lyon. Une raison supplémentaire de se former à l'intelligence stratégique et à la géopolitique, alors que le monde des affaires n'a jamais été aussi interconnecté et vulnérable aux soubresauts de la planète.