Keynes avait-il raison ? L'abondance et le défi du temps libre face à l'IA
Keynes et le défi du temps libre face à l'IA

La prophétie de Keynes face à la révolution numérique

Nous sommes en juin 1930, à Madrid. Alors que l'Europe tremble sous les effets dévastateurs de la Grande Dépression, John Maynard Keynes, l'un des intellectuels les plus influents de son siècle, prend la parole devant l'Anglo-Spanish Friendship Society. Dans ce discours historique, publié plus tard sous le titre Perspectives économiques pour nos petits-enfants, l'économiste britannique lance une prédiction audacieuse : "d'ici à cent ans", l'humanité aura atteint un niveau de prospérité tel qu'elle devra affronter des défis entièrement nouveaux.

"Pour la première fois depuis sa création, l'homme fera-t-il face à son problème véritable et permanent : comment employer la liberté arrachée aux contraintes économiques ?" s'interroge-t-il devant un auditoire probablement médusé par un tel optimisme en pleine crise mondiale.

Une croissance économique spectaculaire

Prophétique, Keynes ? Andrew McAfee, économiste au MIT, ne semble pas en douter. "Sa thèse, en plein cœur de la Grande Dépression, paraissait délirante. Il avait pourtant raison, car après huit décennies de croissance, nous avons atteint des niveaux de richesses inimaginables au regard des standards de nos ancêtres" affirme ce spécialiste du progrès technologique.

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Les chiffres confirment cette transformation radicale : avec la révolution industrielle apparue en Angleterre dans les années 1760, le PIB mondial a été multiplié par huit entre 1820 et 1950, alors qu'il n'avait augmenté que de six fois durant les dix-huit siècles précédents. Mais c'est dans la seconde moitié du XXe siècle que la croissance prend véritablement son envol : en seulement soixante-quinze ans, le PIB mondial est multiplié par treize.

Ces progrès économiques colossaux se traduisent par une amélioration spectaculaire des conditions de vie. Alors que trois humains sur quatre vivaient dans l'extrême pauvreté en 1820, cette proportion est aujourd'hui tombée à moins d'une personne sur dix. "Selon presque tous les indicateurs, la condition humaine s'est nettement améliorée" s'enthousiasme Andrew McAfee.

La transformation radicale du temps de travail

Ce bond en avant de la prospérité collective a profondément modifié la répartition du temps dans nos vies. En 1870, un travailleur français effectuait en moyenne 3168 heures de travail annuelles, contre 2351 heures en 1950, et seulement 1487 heures en 2023. "Nous disposons aujourd'hui de bien plus de temps libre que nos aïeux qui vivaient au XIXe siècle" constate l'économiste François-Xavier Oliveau.

Les statistiques sont éloquentes : entre 1974 et 2010, un Français consacrait en moyenne 24% de temps en moins au travail (passant de 3h48 à 2h53 par jour), tandis que le temps dédié aux loisirs augmentait de 34% (de 3h53 à 5h11 quotidiennes). La tendance s'accentue encore lorsqu'on examine l'évolution du temps de travail sur l'ensemble d'une vie, incluant l'enfance, les études et la retraite.

Dans La Crise de l'abondance, François-Xavier Oliveau calcule que "dans les pays les plus riches, le temps de travail ne représente aujourd'hui que 12 à 15% du temps vécu éveillé, contre 50% au XIXe siècle". Si l'évolution législative a joué un rôle, cette diminution s'explique surtout par des transformations socio-économiques profondes : allongement des études, vieillissement démographique et développement de l'État-providence.

"En 1889, presque 80% des hommes américains ayant l'âge que nous considérons aujourd'hui comme celui de la retraite faisaient encore partie de la population active. En 1990, cette proportion était tombée à moins de 20%" note Steven Pinker dans Le Triomphe des Lumières.

L'IA et la menace d'un monde sans travail

Si la semaine de 15 heures annoncée par Keynes n'est pas encore une réalité, la révolution des technologies numériques pourrait nous en rapprocher. Dans leur best-seller The Second Machine Age publié en 2014, Andrew McAfee et Erik Brynjolfsson de Stanford décrivaient déjà un "bouleversement majeur", comparable à celui provoqué par la révolution industrielle.

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Douze ans plus tard, l'essor de l'IA générative et sa diffusion massive viennent conforter leur analyse. Une étude de 2013 par Carl Benedikt Frey et Michael Osborne estimait que 47% des emplois américains pourraient être automatisés. "Il faut s'attendre à d'importants bouleversements qui pourraient affecter tant les travailleurs du 'savoir', comme les avocats, que les métiers plus manuels" explique Carl Benedikt Frey.

Une angoisse historique

Cette crainte d'un chômage technologique de masse ne date pas d'hier. Au XIXe siècle, les luddites anglais organisaient déjà des destructions de machines à tisser. "À chaque fois qu'émerge une nouvelle technologie, que ce soit la machine à vapeur, les ordinateurs centraux ou le moteur à combustion interne, une forme de panique s'est installée" rappelle Andrew McAfee.

Daniel Susskind, économiste au Gresham College de Londres, se montre plus circonspect. Pour lui, l'évolution récente de l'IA représente une "rupture" qui pourrait mener à l'empiètement progressif des machines sur un nombre croissant de tâches. Dans Un monde sans travail, il affirme qu'"il est faux de penser qu'il y aura une demande suffisante pour que tout le monde travaille".

Le risque d'une société à deux vitesses

L'IA pourrait-elle concrétiser l'avertissement de Keynes, selon lequel "il n'est point de pays qui puisse voir venir l'âge de l'abondance et de l'oisiveté sans craindre" ? C'est probable, car les progrès technologiques accélèrent un phénomène déjà observable : la réduction du coût du capital (machines, logiciels) au détriment du travail humain.

Résultat : la part des revenus allant aux salariés s'érode mécaniquement. "Le remplacement du travail par le capital transfère naturellement de la richesse de ceux qui travaillent vers ceux qui possèdent, avec pour conséquence de creuser inexorablement les inégalités" explique François-Xavier Oliveau.

Pour y remédier, Daniel Susskind propose une redistribution massive : "un Big State doit taxer les revenus qui subsistent et les répartir dans le reste de la société". Il suggère de taxer les travailleurs aux compétences valorisées, les détenteurs de patrimoine et les entreprises de la "Big Tech".

François-Xavier Oliveau, plus libéral, préfère la simplicité d'un revenu de base inconditionnel, suivant les philosophes Philippe Van Parijs et Gaspard Koenig. "Imposer les revenus du capital de manière excessive serait injuste et inefficace économiquement, car l'abondance a besoin de machines et les machines ont besoin de capital" souligne-t-il.

La crise du sens dans un monde d'abondance

Au début des années 1930, une étude sociologique sur le village autrichien de Marienthal révélait les conséquences psychologiques du chômage prolongé : apathie, déprime, perte d'ambition. Cette anecdote illustre à quel point le travail est devenu une institution centrale du capitalisme moderne.

Pourtant, cette idée du travail comme pourvoyeur de sens mérite d'être nuancée. D'abord parce qu'il a longtemps été considéré comme dégradant - Aristote estimait que "les citoyens ne doivent pas vivre la vie d'artisans ou de commerçants, car une telle vie est ignoble et inamicale à la vertu".

Ensuite, parce que beaucoup ne trouvent pas nécessairement du sens dans leur travail. En 2016, seuls 51% des employés américains déclaraient que leur travail faisait partie de leur identité, contre 47% pour qui il ne représentait qu'un moyen de subsistance.

L'anthropologue David Graeber développe la thèse des "bullshit jobs", ces emplois de bureau inutiles et vides de sens produits en grand nombre par la société moderne. "L'usage de notre temps libre reste un grand impensé de nos sociétés" affirme l'historien Gary Cross.

Un optimisme technologique

Les craintes suscitées par un monde sans travail révèlent notre vision négative de l'oisiveté : un mode de vie malsain, avilissant et aliénant, d'autant plus problématique aujourd'hui que notre attention est captée par des algorithmes poussant à la consommation de contenus jugés abrutissants.

Mais tout le monde n'adhère pas à ce scénario dystopique. Andrew McAfee se dit "profondément optimiste". Avec Erik Brynjolfsson, il affirme que les transformations apportées par la révolution technologique seront "profondément bénéfiques" et indispensables pour surmonter les défis du vieillissement démographique et de la crise climatique.

Rien d'étonnant à ce qu'Andrew McAfee soit fan des romans de science-fiction La Culture de Iain Banks, qui dépeignent un futur lointain où l'abondance a libéré les humains des chaînes du travail : "ce sont pour moi les plus belles évocations d'une utopie technologique".

Près d'un siècle après le discours visionnaire de Keynes, l'humanité se trouve donc à un carrefour historique : comment transformer l'abondance matérielle en épanouissement collectif, et faire du temps libéré par les machines une opportunité plutôt qu'une menace ? La réponse à cette question définira peut-être le visage des sociétés du XXIe siècle.