L'oléoduc Petroline, une bouée de sauvetage pour les hydrocarbures saoudiens
En quelques jours à peine, ce projet longtemps sous-utilisé est devenu la roue de secours indispensable d'une région plongée dans la guerre. L'oléoduc Petroline, construit au début des années 1980 et largement négligé depuis, s'est transformé en solution miracle pour exporter les hydrocarbures hors de la péninsule arabique. Cette résurgence survient alors que l'Iran maintient son blocage du détroit d'Ormuz, un passage stratégique par lequel transite environ 20 % du pétrole mondial et du gaz naturel liquéfié.
Une infrastructure née dans la tourmente
Conçu au plus fort de la guerre entre l'Iran et l'Irak, alors que les conflits menaçaient déjà la stabilité du golfe Persique, cet oléoduc de 1 200 kilomètres traverse l'Arabie saoudite d'est en ouest. Il relie les installations pétrolières cruciales d'Abqaiq au port de Yanbu, situé sur les rives de la mer Rouge. Construit dans un contexte de tensions extrêmes, Petroline retrouve aujourd'hui sa raison d'être originelle face à une nouvelle crise régionale.
La sonnette d'alarme d'Aramco
Lors de la présentation des résultats financiers du groupe pétrolier d'État saoudien Aramco, son président-directeur général Amin Nasser a tiré la sonnette d'alarme. « Bien que nous ayons déjà connu des perturbations par le passé, celle-ci est de loin la plus grande crise à laquelle l'industrie pétrolière et gazière de la région ait jamais été confrontée », a-t-il déclaré avec gravité. Paradoxalement, c'est précisément son entreprise qui exploite cet oléoduc historique, par lequel transitaient déjà un million de barils de pétrole quotidiennement avant le début des hostilités actuelles.
Dans les prochains jours, Aramco prévoit d'augmenter significativement la capacité de Petroline, avec un objectif ambitieux de sept millions de barils par jour maximum. Cette augmentation spectaculaire représente un défi technique considérable pour une infrastructure qui n'a jamais fonctionné à pleine capacité sur une période prolongée, selon les experts de l'Agence internationale de l'énergie.
Un test majeur pour l'infrastructure saoudienne
Selon les informations du Wall Street Journal, si deux millions de barils seront réservés aux raffineries saoudiennes, le reste sera injecté sur le marché mondial. Ce dernier subit déjà de plein fouet les effets déstabilisateurs du conflit en Iran. Les prix du pétrole ont connu une flambée inquiétante : alors que le baril de référence s'échangeait autour de 72 dollars avant le début de la guerre, il a franchi la barre symbolique des 100 dollars. Cette hausse persiste malgré le déblocage de 400 millions de barils de pétrole provenant des réserves stratégiques par les pays membres de l'Agence internationale de l'énergie.
L'utilisation de Petroline ne constitue cependant pas une panacée. Alors qu'Aramco affirme pouvoir acheminer une partie de sa production de brut habituelle par cet oléoduc, d'importantes quantités de pétrole restent bloquées dans d'autres pays producteurs de la région, notamment au Koweït, en Irak et à Bahreïn. De plus, la capacité d'exportation de l'installation pétrolière de Yanbu présente des limites structurelles : selon Middle East Eye, elle ne peut exporter qu'environ 4,5 millions de barils bruts par jour, alors que le pays en exportait habituellement 6,3 millions avant la crise.
Une solution fragile sous la menace des Houthis
Si l'activation de Petroline représente une bouée de sauvetage pour l'Arabie saoudite, les experts soulignent le caractère précaire de cette solution. « Ce qui m'inquiète vraiment, c'est qu'il n'est pas particulièrement difficile de cibler ces pipelines », met en garde Adi Imsirovic, ancien trader et conférencier à l'université d'Oxford, cité par le Washington Post. Cette vulnérabilité est d'autant plus préoccupante que la mer Rouge reste sous la menace constante des Houthis.
La domination maritime des Houthis
Depuis le 7 octobre et le début de la guerre à Gaza, ce groupe armé yéménite, allié de l'Iran, a établi une domination maritime inquiétante sur la mer Rouge. « Toute cette infrastructure est toujours exposée aux drones, et le pétrole quittant Yanbu pour l'Asie doit passer par le détroit de Bab el-Mandeb », rappelle Greg Priddy, chercheur spécialiste du Moyen-Orient au Center for the National Interest, dans les colonnes de Middle East Eye. Ce spécialiste craint que le passage accru des pétroliers par cette voie maritime ne confère aux Houthis une influence démesurée sur l'économie pétrolière mondiale.
Néanmoins, une lueur d'espoir subsiste : les Houthis et l'Arabie saoudite ont négocié une trêve il y a trois ans, et le groupe yéménite pourrait manifester une certaine réticence à reprendre les hostilités ouvertes. Cette trêve fragile constitue un élément stabilisateur dans une équation géopolitique particulièrement volatile.
La réponse parallèle de l'Iran
De son côté, l'Iran a également développé ses propres solutions pour contourner les points de tension stratégiques. La République islamique a construit un oléoduc alternatif qui permet d'éviter le détroit d'Ormuz, reliant Goreh au nord du golfe Persique à Jask sur le golfe d'Oman. Cette infrastructure représente une mesure de protection pour la production pétrolière iranienne, au cas où les Émirats arabes unis souhaiteraient, à leur tour, fermer le détroit d'Ormuz. Cette course aux infrastructures énergétiques alternatives illustre la militarisation croissante des routes d'approvisionnement en hydrocarbures dans une région en proie à des tensions exacerbées.
La réactivation de Petroline symbolise ainsi la recherche désespérée de solutions face à une crise énergétique régionale sans précédent, tout en révélant la fragilité structurelle des alternatives disponibles. Alors que les prix du pétrole continuent de fluctuer violemment, le monde observe avec inquiétude cette course contre la montre pour sécuriser les approvisionnements énergétiques vitaux.



