L'argent, métal du diable et or du pauvre, clé de la transition énergétique
L'argent, métal volatil et clé de la transition énergétique

L'argent, entre volatilité et rôle industriel crucial

La guerre en Iran illustre parfaitement la volatilité extrême de l'argent, souvent qualifié de « métal du diable ». Son cours a en effet connu des variations impressionnantes : 105,07 euros l'once le 29 janvier 2026, 62,30 euros l'once le 17 février, puis 71,23 euros l'once le 4 mars 2026. Cependant, l'argent, également surnommé « l'or du pauvre », possède un atout majeur : il est à la fois un métal précieux et une matière première industrielle essentielle à la transition énergétique. Cet article a été initialement publié sur The Conversation.

Un héritage historique riche

Au XVIe siècle, les conquistadors espagnols, assoiffés d'or, rêvaient de l'Eldorado. Ils se trompaient : non seulement ce dernier n'existait pas, mais c'est principalement de l'argent qu'ils découvrirent. Entre 1550 et 1660, la quantité d'argent introduite en Europe est estimée à 18 000 tonnes, contre seulement 2 000 tonnes d'or. La vraie richesse n'était donc pas l'or, mais bien l'argent.

En ce siècle, l'année 2025 a été marquée par des records historiques du cours de l'or. L'évolution de l'argent a été encore plus spectaculaire : son prix a plus que triplé pour atteindre plus de 100 euros l'once fin janvier 2026. Depuis, la tendance s'est partiellement inversée. Entre fin janvier et début février, l'actif a perdu environ 50 euros l'once, rappelant aux investisseurs son surnom de « métal du diable », lié à sa forte volatilité historique.

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Ce repli reflète un ajustement rapide des anticipations macroéconomiques, notamment l'attente d'une inflation maîtrisée et le raffermissement du dollar, suite à la nomination du nouveau président de la Fed, Kevin Warsh. Cette correction récente ne remet pas en cause les dynamiques de fond qui structurent le marché de l'argent. Si cette hausse remarquable a souvent été interprétée comme le prolongement de celle de l'or, l'argent obéit à une logique propre : il est à la fois un actif financier et un métal industriel clé de la transition énergétique, notamment pour la conductivité des batteries.

L'or du pauvre, un actif refuge incertain

Le prix de l'argent est parfois analysé comme un simple reflet de celui de l'or. Cette perception, renforcée par son surnom de « l'or du pauvre », s'appuie sur des fondements historiques solides, liés au rôle central joué par les deux métaux dans les systèmes monétaires passés. Depuis l'Antiquité jusqu'au XIXe siècle, l'or et l'argent ont constitué le socle des régimes monétaires, ce qui explique leurs trajectoires parfois synchronisées.

Comme l'or, l'argent bénéficie de flux de demande en période d'instabilité économique et géopolitique, lorsque les investisseurs se tournent vers les métaux précieux comme valeurs refuges. Les facteurs macroéconomiques classiques jouent également un rôle : un dollar faible ou des taux d'intérêt réels bas soutiennent la demande d'actifs non rémunérés. S'y ajoutent les craintes d'un regain d'inflation, qui renforcent l'attrait de l'argent comme couverture partielle contre l'érosion du pouvoir d'achat, même si son statut de protection contre l'inflation est moins établi que celui de l'or.

Un métal industriel indispensable

C'est sur le terrain de la demande que la singularité de l'argent apparaît le plus nettement. Contrairement à l'or, dont la demande est avant tout portée par les réserves des banques centrales et les placements financiers, l'argent est d'abord un métal industriel – représentant 50 à 60 % de la demande –, utilisé dans un large éventail d'applications.

L'argent est un intrant essentiel de la transition énergétique. Il est utilisé, par exemple, dans les batteries, les panneaux solaires photovoltaïques, ou encore dans les cathéters et prothèses de l'industrie de la santé. L'essor des énergies renouvelables et des infrastructures associées crée un soutien structurel et de long terme à la demande, ce qui distingue l'argent des autres métaux précieux.

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Ce rôle industriel s'étend désormais à la transition numérique. L'argent est présent dans de nombreux composants électroniques à haute performance nécessaires aux centres de données et aux systèmes d'intelligence artificielle. Ses propriétés uniques de conductivité et de résistance à la corrosion rendent ce métal indispensable. Le déploiement des infrastructures numériques constitue un facteur croissant de la demande industrielle d'argent. La reconnaissance récente de l'argent comme métal critique par les États-Unis et la Chine s'inscrit pleinement dans cette logique.

Une offre structurellement contrainte

Cette dynamique de demande se heurte à une offre peu flexible. Bien que l'argent ne souffre pas d'une rareté physique au sens strict, son offre est structurellement contrainte. La principale spécificité du marché de l'argent tient au fait que près de 70 % de la production mondiale provient de mines polymétalliques, où l'argent est extrait comme sous-produit de l'exploitation du cuivre, du zinc, du plomb ou de l'or.

Cette structure limite la capacité de l'offre à réagir rapidement à une hausse des prix de l'argent. Les décisions d'investissement minier dépendent avant tout des prix des métaux principaux, et non de l'argent lui-même. Autrement dit, l'offre d'argent est relativement peu élastique aux prix, du moins à court et moyen terme.

Le recyclage constitue une source non négligeable, mais instable d'approvisionnement, représentant environ 15 à 20 % de l'offre mondiale selon les années. Il provient essentiellement de la récupération de déchets électroniques, de résidus industriels et de bijoux. Une part importante de l'argent utilisé dans les applications industrielles est dispersée en très faibles quantités dans des composants électroniques, des panneaux solaires ou des équipements électriques, rendant sa récupération techniquement complexe et économiquement peu rentable.

Concentration géopolitique de la production

À cela s'ajoutent des facteurs géopolitiques, comme la forte concentration de la production d'argent. Le Mexique, la Chine, le Pérou, la Bolivie et le Chili représentent plus de 60 % de la production mondiale. La Chine devient un acteur clé avec une position dominante dans le raffinage et la création de restrictions à l'exportation annoncées le 1er janvier 2026, qui renforcent les tensions sur la chaîne d'approvisionnement.

Ces divergences entre l'or et l'argent se sont accentuées depuis les années 1990, au point que plusieurs études montrent que les deux métaux doivent désormais être analysés comme deux marchés distincts, offrant des profils de risque et de protection différents.

L'argent comme placement financier

Ces usages industriels n'épuisent pas pour autant la dimension financière de l'argent. Les métaux précieux sont traditionnellement considérés comme des couvertures contre les risques systémiques. Dans les situations de risque géopolitique extrême, seuls l'or et l'argent présentent de manière relativement robuste des propriétés de valeur refuge.

Pour autant, cette proximité ne doit pas conduire à assimiler pleinement l'argent à l'or. En pratique, si l'argent peut jouer un rôle de couverture dans certains contextes d'incertitude, il offre généralement une protection plus instable que l'or lors des crises financières aiguës. Pour autant, l'argent conserve un attrait certain pour les investisseurs : il peut bénéficier de la transition énergétique et des tensions d'offre persistantes.

Si sa volatilité demeure élevée et que son rôle de valeur refuge reste plus incertain que celui de l'or, la demande industrielle pourrait fournir un appui durable à la tendance haussière du cours de l'argent, à condition que les contraintes d'offre persistent. Ainsi, l'argent se positionne comme un actif unique, à la croisée des enjeux financiers et industriels de notre époque.