Calogena lève 100 millions d'euros pour son réacteur nucléaire à chaleur
Raphaël Gorgé, président de Calogena, était présent à l'Élysée mardi 10 mars lors du dîner d'État organisé en marge du Sommet international sur l'énergie nucléaire. À sa table se trouvait le représentant d'Helsinki, ville qui a lancé un appel d'offres pour douze à quinze petits réacteurs modulaires, représentant un contrat potentiel de 1,5 milliard d'euros.
Un financement public-privé historique
Un Conseil de politique nucléaire doit officialiser ce 12 mars la deuxième phase de soutien de l'État à Calogena, dans le cadre du plan France 2030. Cette aide attendue depuis des mois comprend 48 millions d'euros de fonds publics, auxquels s'ajoutent 48 millions d'euros en capital privé. Ce financement total de près de 100 millions d'euros permettra au groupe de changer d'échelle et d'affronter une concurrence internationale de plus en plus âpre dans le secteur des petits réacteurs modulaires (SMR).
"C'est la confirmation que nous pourrons rester sur le planning prévu dès l'origine", explique Raphaël Gorgé. "Ce projet a commencé il y a quatre ans, et nous sommes exactement là où nous devions être. Ce financement nous donne de la visibilité pour les deux ans et demi à venir."
Une technologie unique dédiée à la chaleur
Contrairement à tous les autres SMR français qui visent la production d'électricité, Calogena a fait le pari de développer un réacteur exclusivement dédié à la production de chaleur. Une orientation stratégique qui répond à un besoin crucial : en Europe, la chaleur représente 40% des besoins énergétiques du continent, et elle est produite à 90% par combustion de gaz, fioul, charbon ou bois.
"Ce sont des énergies importées, émettrices de CO2, et dont le prix est hors de contrôle", souligne le dirigeant. "Or personne ne s'en occupe côté nucléaire. Nos concurrents veulent tous faire de l'électricité. Mais dans un EPR, 60% de l'énergie est perdue lors de la conversion. Nous, nous produisons uniquement de la chaleur et nous en valorisons 99%."
Un réacteur piscine à sécurité passive
Le réacteur développé par Calogena est ce qu'on appelle un réacteur piscine : le cœur nucléaire est immergé dans une cuve de 1 000 mètres cubes d'eau, qui absorbe la chaleur et fait office de blindage. La sûreté est entièrement passive – aucune pompe, aucun système actif.
Le bâtiment fait 30 mètres sur 30, pour un coût de 100 millions d'euros par module – cinquante fois moins qu'un EPR. Le concept fonctionne à 100°C et à 6 bars de pression, soit moins qu'un pneu de vélo.
Un tournant dans le financement bancaire
La structure du tour de table marque une évolution significative. Jusqu'à présent, le groupe Gorgé était le seul investisseur, avec une quinzaine de millions d'euros engagés auxquels s'ajoutait une première aide France 2030 de 5,2 millions. Cette fois, le financement est pour moitié public – sous forme de subventions et d'avances remboursables – et pour moitié privé.
"Les banques suivent désormais nettement", constate Raphaël Gorgé. "On commence à travailler le financement de nos premiers modules, et le changement est visible : tous les banquiers veulent nous accompagner. La Banque des territoires entre à notre capital – c'est son métier. Ce n'était pas du tout ça il y a trois ans."
Des marchés prioritaires en Europe
Les marchés prioritaires identifiés par Calogena se situent en Europe du Nord et de l'Est : Finlande, Suède, Pologne, Tchéquie, ainsi que la France pour des raisons domestiques évidentes. L'entreprise a identifié près de 2 000 modules potentiels en Europe à horizon 2050.
"Ce qu'on propose aux Finlandais, ce n'est pas Calogena seul", précise le président. "C'est l'écosystème français complet : le combustible, la supply chain, le soutien public. Investir dans le nucléaire, c'est choisir un pays. La relation dure cent ans, entre la construction, l'exploitation, le démantèlement... Sur ce terrain, la France a une aura que peu de pays peuvent revendiquer."
Un contexte européen en évolution
Le discours d'Ursula von der Leyen, qui a reconnu que l'Europe avait fait "une erreur stratégique" en se détournant du nucléaire, représente selon Raphaël Gorgé à la fois un signal important et un effet d'annonce.
"Annoncer 200 millions d'euros de garanties sur des financements prouvés, quand les besoins à l'échelle européenne dépassent 240 milliards pour les grands réacteurs, c'est symbolique", analyse-t-il. "Ce qui compte vraiment, c'est la neutralité technologique. Quand elle dit que sortir du nucléaire était une erreur stratégique, j'espère que ce constat durera, et pas seulement quelques mois."
Le premier réacteur de Calogena, dont la construction devrait démarrer en 2029 à Cadarache, ne sera pas un prototype mais le premier de série. Une étape cruciale pour cette entreprise qui ambitionne de révolutionner la production de chaleur en Europe.



