Fonction publique : l'immobilisme persiste malgré l'urgence des revendications salariales
Entre l'absence de ministre dédié et la priorité accordée à la gestion budgétaire, les agents publics s'inquiètent d'un immobilisme durable. Cet immobilisme survient malgré l'urgence des revendications portant sur les rémunérations ou encore sur l'avenir des métiers. Faute de majorité claire à l'Assemblée nationale, les grands projets de réforme de la Fonction publique ont été remisés. Pourtant, les demandes des syndicats continuent de s'empiler, notamment sur la question cruciale des salaires. La vacance prolongée à la tête du ministère dédié ajoute à l'inquiétude des 5,8 millions d'agents publics.
Un portefeuille ministériel en suspens et une approche perçue comme « comptable »
Le temps semble bien loin où Stanislas Guérini, ministre de la Fonction publique entre 2022 et 2024, préparait son grand projet de réforme du secteur. Ce projet a finalement été stoppé net par la dissolution de l'Assemblée nationale en juillet 2024. Depuis cet événement, la configuration parlementaire actuelle a considérablement refroidi toute hypothèse de réforme d'envergure. Quatre ministres se sont succédé à ce poste, et le portefeuille a finalement été placé sous l'autorité de Bercy, le ministère de l'Économie et des Finances.
Ce transfert d'autorité a immédiatement crispé les organisations syndicales. Elles y voient l'illustration parfaite d'une approche qualifiée de « comptable ». Cette perception est renforcée par le fait que le gouvernement a fait de la consolidation des finances publiques sa principale priorité absolue. Surtout, depuis la promotion de David Amiel au poste de ministre délégué aux Comptes publics, le siège de ministre de la Fonction publique reste vacant de manière persistante.
Une nomination avait un temps été évoquée pour après les élections municipales, mais cette perspective semble désormais s'éloigner. Cette impression est confirmée par un récent décret. Ce texte offre en effet au ministre de l'Action et des Comptes publics la possibilité de recruter des collaborateurs supplémentaires par dérogation, sans nécessité de pourvoir le poste ministériel. L'absence d'un ministre dédié traduit un « manque de considération flagrant pour la Fonction publique, et la prive surtout de toute visibilité à moyen terme », déplore avec force Johan Theuret, cofondateur du groupe de réflexion Sens du service public.
Une gestion budgétaire qui domine les débats au détriment du dialogue social
Pour illustrer le climat de tension actuel, plusieurs syndicats citent un exemple récent. Il s'agit d'une réunion sur les rémunérations organisée mardi dernier. David Amiel y aurait consacré trop peu de temps à leur goût avant de s'absenter, provoquant ainsi le départ prématuré et collectif des organisations syndicales présentes. « Moins que « les casquettes ou les personnes » en poste, la priorité absolue, c'est de « prendre enfin en compte la situation extrêmement difficile que vivent au quotidien les agents publics », nuance cependant Caroline Chevé, secrétaire générale de la FSU.
Or, les demandes concrètes des syndicats se heurtent régulièrement à un renvoi systématique de certains sujets brûlants à plus tard. Ce phénomène est parfaitement illustré par le lancement officiel d'une revue prospective de la Fonction publique. Cette étude vise un horizon lointain, 2035-2050, et est censée nourrir le débat public bien avant l'élection présidentielle de 2027. On observe également la création de simples « groupes de travail » sur les rémunérations, sans ouverture de négociation formelle, contrairement aux demandes répétées de plusieurs organisations représentatives.
« On refuse catégoriquement d'entendre qu'aucune décision urgente ne serait possible d'ici l'échéance de 2027 », affirme Caroline Chevé, qui précise ne pas être fermée à des discussions plus larges sur l'avenir structurel de la Fonction publique. En réponse, l'entourage de David Amiel met en avant plusieurs initiatives : une négociation sociale sur l'intelligence artificielle a été lancée, une proposition de loi sur le logement des agents publics est en cours d'examen parlementaire, et les négociations pour un accord sur l'égalité professionnelle se poursuivent activement.
Les travaux de long terme « n'ignorent absolument pas les enjeux immédiats liés notamment à la crise inflationniste qui pèse lourdement sur le pouvoir d'achat des agents. Mais nous ne pouvons pas, en même temps, laisser les urgences du court terme nous empêcher de préparer sérieusement les réformes indispensables de demain », poursuit-on du côté de Bercy.
Des attentes salariales persistantes et une colère qui monte sur le terrain
« Plus de ministre attitré, ça signifie concrètement plus de dialogue social structuré », tranche Philippe Laurent, président du Conseil supérieur de la fonction publique territoriale. Selon lui, « il faut impérativement un interlocuteur politique clairement identifié » pour représenter et défendre la Fonction publique. Il souligne que la négociation du prochain budget de l'État sera la « priorité numéro un » de David Amiel, ce qui est, selon lui, « totalement incompatible » avec une gestion fine et attentive des enjeux propres et quotidiens des agents publics.
Le maire de Sceaux ajoute un argument percutant : « J'ai rarement vu, dans ma longue expérience, un ministre défendre avec conviction auprès de lui-même une augmentation substantielle de la valeur du point d'indice ou des mesures catégorielles spécifiques. » Sur le terrain, le mécontentement est palpable et grandissant. « La colère monte inexorablement […] plus personne ne peut raisonnablement tenir, et on court toujours après le Smic. La seule chose qui ne peut vraiment pas attendre jusqu'en 2027, c'est la revalorisation urgente et significative de la valeur du point d'indice », estime avec fermeté Sylviane Brousse, l'une des responsables nationales de la CGT Fonction publique.
Ces revendications salariales sont aujourd'hui ravivées par les conséquences économiques de la guerre au Moyen-Orient, avec la hausse persistante de l'inflation et l'augmentation continue des prix des carburants. Alors que de nouvelles réunions sont prévues entre les syndicats et l'administration dès la semaine prochaine, certaines organisations ont d'ores et déjà proposé la tenue d'une réunion de l'intersyndicale pour coordonner les actions. « On observe une combativité quelque peu émoussée, et une certaine forme de résignation malgré les élections professionnelles à venir. Mais la situation pourrait très bien se tendre considérablement après la période estivale », met en garde, en conclusion, Philippe Laurent.



