Cadres parents : quand la flexibilité se transforme en charge mentale
Trente-sept pour cent des cadres ayant des enfants mineurs déclarent rencontrer des difficultés pour concilier leur vie professionnelle et leur vie personnelle. Ce chiffre représente une augmentation significative de dix points par rapport à leurs collègues sans responsabilités familiales, selon une étude récente de l'Association pour l'emploi des cadres (Apec).
Le paradoxe du télétravail
Pourtant, ces dernières années, les cadres parents ont bénéficié d'une plus grande souplesse grâce au développement du télétravail. La grande majorité d'entre eux affirment pouvoir compter sur la compréhension de leur environnement professionnel concernant leurs obligations familiales, que ce soit auprès de leurs collègues (87%) ou de leur manager (83%).
Cette évolution marque un progrès notable puisque, en 2014, 75% des cadres estimaient que leur entreprise n'en faisait pas « assez » selon le Baromètre équilibre vie pro/vie perso de Viavoice. Mais alors, pourquoi ce sentiment de difficulté persiste-t-il avec une telle intensité ?
Le problème des parents cadres s'est profondément transformé : on est passé d'un manque de flexibilité horaire à une saturation de la charge mentale. Quatre-vingt-quatre pour cent des cadres bénéficient désormais d'une organisation souple avec le télétravail, selon les données de l'Apec.
La charge mentale décuplée
« La plupart des cadres parents profitent du télétravail pour aller déposer ou récupérer leur(s) enfant(s) à leur mode de garde ou leur établissement scolaire. Il leur arrive également de télétravailler en présence de leur(s) enfant(s) en cas d'imprévus », précise l'étude. Mais derrière cette apparente souplesse se cache un piège redoutable.
Les frontières entre vie professionnelle et vie personnelle sont devenues plus floues, et cette « souplesse » se transforme souvent en sessions de travail le soir ou le week-end pour compenser les interruptions de la semaine. Soixante et un pour cent des cadres parents se remettent au travail ainsi, souvent ou de temps en temps, tard le soir – contre 55% chez les non-parents.
Le télétravail ne sert plus uniquement à éviter le temps passé dans les transports mais à récupérer du temps pour l'entreprise. Et cette réalité a un coût psychologique important.
Chez les cadres, le fait d'être parent crée le sentiment de « travailler souvent sous pression » pour 45% d'entre eux, contre 36% pour les autres cadres. En outre, 68% des cadres parents déclarent « penser à trop de choses à la fois dans leur travail » contre 58% des autres cadres et 43% de l'ensemble des non-cadres.
Les inégalités persistent entre mères et pères
Soixante-deux pour cent des mères déclarent souffrir d'épuisement professionnel, contre 53% des pères. Cette différence significative révèle que les inégalités persistent entre père et mère en matière de charge mentale et de conciliation vie pro-vie perso.
La gestion de l'imprévu, en particulier, reste une tâche majoritairement féminine. En cas d'enfant malade, par exemple, la responsabilité repose à 44% sur les mères, contre seulement 20% pour les pères, selon les données de l'Apec.
La flexibilité horaire, inhérente au travail des cadres, est donc bien davantage mobilisée par les mères. Une charge supplémentaire qui pèse sur leur organisation de travail et peut freiner leur évolution professionnelle. L'Insee soulignait déjà en 2019 dans ses analyses sur les écarts de salaires qu'à caractéristiques équivalentes, après une naissance, le salaire mensuel net diminue en moyenne de 103 euros.
Le « travail vorace » et ses conséquences
Ces inégalités posent la question cruciale de la disponibilité totale des cadres au travail, indique l'étude, qui cite les travaux de la prix Nobel d'Économie Claudia Goldin sur ce qu'elle nomme « greedy work » (« travail vorace »).
Cette notion désigne l'exigence forte de disponibilité pour certains métiers cadres qui entame les perspectives d'évolution des mères. Goldin explique que, dans le monde des cadres, la progression professionnelle profite à ceux qui acceptent une disponibilité totale, imprévisible et immédiate.
Rater des réunions après 17 heures, ne pas pouvoir participer aux afterworks en semaine, se rendre disponible dans l'heure pour un rendez-vous imprévu… sont interprétés comme des signaux de « non-disponibilité totale » et ralentissent significativement la progression de carrière des parents.
Il n'est donc pas étonnant que dans le trio de tête des attentes des parents cadres en 2026 figurent :
- Les règles pour favoriser l'équilibre vie personnelle et vie professionnelle
- La souplesse dans l'organisation du travail
- L'octroi d'autorisations spéciales d'absence
Vers une prise de conscience des entreprises
Malgré les difficultés qui subsistent chez les parents cadres, les entreprises commencent à comprendre l'intérêt stratégique qu'elles ont à aider leurs talents pour les conserver. Cette prise de conscience se traduit par des actions concrètes :
- Ateliers de sensibilisation pour les managers afin de mieux réagir aux contraintes familiales
- Coaching pour sécuriser le retour de congé maternité
- Mise en place de politiques de parentalité structurées
Certains outils de transparence émergent également, à l'image du « Family Score » lancé par Marie Pellerin, fondatrice de la plateforme « Parents on Board ». Ce système de notation innovant permet d'identifier les organisations réellement engagées dans l'équilibre vie pro-vie perso.
Cette dynamique traduit une évolution significative des mentalités chez les recruteurs, pour qui la conciliation des vies professionnelle et personnelle est devenue une exigence des jeunes talents et une nécessité incontournable de marque employeur. Trois cadres parents sur dix estiment cependant qu'en raison des contraintes de leur vie personnelle, ils ratent des opportunités professionnelles, des évolutions ou des promotions, soulignant que le chemin vers un véritable équilibre reste encore long à parcourir.