Le quotidien d'un éboueur dans le Sud-Ouest : entre service essentiel et manque de reconnaissance
1 900 euros nets d’impôts par mois. Tel est le salaire de Jacques*, chauffeur ripeur dans le Sud-Ouest. De 4 heures à 11 h 30, du mardi au samedi, cet éboueur assure la collecte des déchets – principalement le tri sélectif – et conduit les bennes à ordures ménagères (BOM). Un métier éprouvant, aux conditions parfois pénibles, comme lors de la récente tempête Nils. « Malgré les intempéries, comme il n’y avait pas eu d’appel à la population pour reporter la collecte, nous sommes partis en tournée comme un jour ordinaire », explique-t-il.
Pourquoi choisir ce métier physique et exigeant ?
Jacques confie : « Il me permet de rendre un service essentiel à la collectivité ». Toutefois, il déplore un cruel manque de reconnaissance : « Au regard de mon utilité sociale, j’estime ne pas être suffisamment rémunéré. Nous méritons davantage de reconnaissance, tant salariale que sociale. »
De l’armée au traitement des déchets
Rien ne prédisposait Jacques à devenir éboueur. Après quinze années dans l’armée, il a quitté ses fonctions, las de l’esprit de corps. « Je me suis orienté vers ce métier sur les conseils d’une amie de mon épouse, qui m’avait assuré qu’il était correctement rémunéré », raconte-t-il. Il signe alors un CDI d’intérim le liant non pas à une entreprise de collecte – comme Suez, Veolia ou Sepur – mais à une agence.
« Ce n’est pas un métier dont je rêvais enfant », admet-il, même s’il apprécie cette activité exercée depuis un an : « Je trouve mon travail plutôt plaisant. Il est physiquement exigeant, comme je le souhaitais. J’apprécie aussi de travailler le matin : nos journées s’achèvent généralement à la mi-journée, même si l’on est fatigué. »
Une journée type et des horaires variables
Concrètement, Jacques se lève vers 3 heures et quitte son domicile à 3 h 30 pour prendre son service à 4 heures, après s’être changé et avoir bu un café avec ses collègues. Une fois les vérifications techniques terminées, l’équipage – généralement deux ou trois personnes – s’engage dans une tournée qui dure jusqu’à 11 h 20, pause incluse. « Mais selon la longueur des tournées ou le nombre de bacs, les horaires varient et nous sommes parfois amenés à faire des heures supplémentaires », précise-t-il.
En moyenne, il réalise entre cinq et dix heures supplémentaires par mois. « Le mois dernier, par exemple, j’ai perçu 2 154 euros nets d’impôts, heures supplémentaires comprises », illustre le trentenaire. Pour tenir la cadence élevée, Jacques s’impose un rythme de sommeil rigoureux : « En semaine, j’essaie de me coucher au plus tard à 22 heures. Je dors donc cinq heures. Après le déjeuner, je fais une sieste d’une demi-heure à une heure, selon ma fatigue. Mais j’avoue qu’en fin de semaine, c’est difficile… »
Un salaire légèrement supérieur au SMIC
Payé 10,91 euros nets de l’heure – soit 13,71 euros bruts –, Jacques gagne légèrement plus que le smic horaire (9,52 euros nets en 2026). En brut, il perçoit 2 079 euros, auxquels s’ajoutent :
- Une indemnité « casse-croûte » de 6 euros par jour (120 euros mensuels)
- Une indemnité de transport de 15 euros
- Une indemnité de salissure de 36 euros
Il bénéficie également d’une « prime de départ et de fin de poste » – quinze minutes supplémentaires quotidiennes pour l’habillage et le déshabillage, soit cinq heures supplémentaires mensuelles. Enfin, il touche deux heures de nuit par tournée (entre 4 heures et 6 heures), équivalant à environ quarante euros mensuels. Au total : 1 920 euros environ, soit 1 900 euros après impôts. « Pour être honnête, je m’attendais à un salaire légèrement supérieur lors de mon embauche », admet l’ancien militaire, qui gagne sensiblement autant qu’à l’armée.
Vie familiale et contraintes budgétaires
Marié, Jacques vit avec sa femme et son beau-fils. Concilier vie familiale et contraintes professionnelles n’a pas été simple au début : « Lorsqu’on est habitué à regarder la télévision en famille jusqu’à 23 heures, tout arrêter et laisser son épouse seule au salon pendant qu’on essaie de dormir est frustrant. Mais avec le temps, cela devient plus facile. »
Côté budget, son épouse, qui lance une activité d’autoentrepreneuse, ne se verse aucun salaire et perçoit 900 euros d’allocation chômage. Locataires d’une maison de quatre pièces d’une centaine de mètres carrés, ils paient 859 euros de loyer. En charges fixes mensuelles, ils déboursent :
- 12 euros d’assurance habitation
- 30 euros d’eau
- 140 euros d’électricité
- 40 euros d’abonnement Internet et téléphone
S’ajoutent un crédit automobile de 120 euros pour un Citroën Jumpy, deux assurances automobile pour environ 130 euros, 50 euros d’essence et 350 euros de courses alimentaires pour trois. Ils ont aussi des abonnements Netflix et Amazon Prime. Avec les autres dépenses courantes difficilement chiffrables, Jacques se retrouve régulièrement à découvert. « C’est généralement la dernière semaine du mois, à moins 200 ou moins 300 euros », admet-il.
Reconnaissance des riverains et projets d’avenir
Ce manque de moyens les contraint à renoncer aux vacances : « Les dernières remontent à deux ans… » Niveau épargne, Jacques ne dispose d’aucun matelas de précaution. N’étant pas propriétaires, le couple ne possède pas de patrimoine. Mais chaque chose en son temps pour le ripeur. « Ni mon épouse, ni moi ne sommes dans l’état d’esprit d’acheter notre logement. En tant qu’ancien militaire, j’ai connu plusieurs mutations et beaucoup déménagé. Mon épouse n’est pas non plus restée fixe avant notre rencontre, et depuis, nous avons vécu dans plusieurs villes du Sud et du Sud-Ouest. Pour l’instant, nous aimons garder notre liberté de pouvoir déménager », justifie-t-il.
Jacques se concentre donc sur son quotidien d’éboueur et relève la bienveillance des riverains croisés lors des tournées. « Je n’ai jamais connu d’agressivité. Il peut y avoir de l’indifférence, mais aussi beaucoup de bienveillance. Il m’arrive de recevoir des étrennes : cette année, trois fois de l’argent – vingt, dix et cinq euros –, une boîte de gâteaux et récemment des Kinder. Il arrive que des mères sortent avec leurs enfants pour nous saluer. » L’ambiance entre collègues est tout aussi joviale.
Ainsi, Jacques s’épanouit dans sa vie professionnelle. Encore en début de carrière, il n’envisage pas de monter en hiérarchie et vante plutôt les mérites de son travail : « Beaucoup apprécient de travailler le matin et d’avoir le reste de la journée pour soi. Certes, il y a la contrainte de se coucher tôt, mais cela permet de pratiquer d’autres activités. Moi, par exemple, pour compléter mes revenus et toujours dans cette notion de service public, je compte m’engager chez les pompiers volontaires d’ici deux ou trois mois. »
En France, selon le site ripeur.fr, le salaire net moyen d’un éboueur s’élève à 1 800 euros par mois.
*Le prénom a été modifié à la demande de l’intéressé.



