Le poulet frit, nouveau phénomène culinaire qui séduit la jeunesse française
Le poulet frit, phénomène culinaire qui séduit la jeunesse

Le poulet frit, nouveau roi de la restauration rapide française

Par un jeudi pluvieux de janvier, le restaurant Krousty Sabaïdi à Châtelet-Les Halles à Paris est pris d'assaut. Principalement composée de lycéens et d'étudiants, la clientèle afflue en tenant précieusement leurs reçus de caisse, peinant à se frayer un chemin jusqu'au comptoir pour récupérer leurs commandes tant attendues.

Un succès phénoménal auprès des jeunes

En cuisine, les « poulets krousty », plats phares de l'enseigne, sortent à un rythme effréné : plus de deux à la minute. Faute de places assises, de nombreux clients repartent avec leur repas sous le bras. Ludivine et Ava, étudiantes de 19 ans, s'installent sous la terrasse couverte et déballent leurs barquettes remplies à craquer.

« C'est consistant, rapide et pas cher », énumère Ludivine, conquise dès sa deuxième visite. Pour seulement 7,50 euros, les clients repartent rassasiés avec des prix qui défient toute concurrence. Sur un épais tapis de riz trônent d'imposants morceaux de poulet frit, accompagnés d'oignons frits et de sauces secrètes, dont une aigre-douce et une autre semblable à une mayonnaise améliorée.

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Un marché en pleine expansion

Comme les kebabs dans les années 1990, les enseignes vendant du poulet frit – KFC, Popeyes, Chicken Street, Krousty Sabaïdi, Tasty Crousty et bien d'autres – ont le vent en poupe. Autour des collèges, lycées et quartiers étudiants, à Paris comme en province, les ouvertures se multiplient.

En 2024, le marché du poulet frit représente plus d'un milliard d'euros selon Food Service Vision. « Le chiffre d'affaires de ce secteur affiche une croissance annuelle de près de 10 % en 2023 et 2024 », analyse Michael Ballay, directeur général délégué du cabinet. Depuis 2022, les fast-foods de poulet frit ont même détrôné les pizzas et grignotent des parts de marché aux burgers, sushis et kebabs.

Des prix imbattables et un marketing ciblé

L'atout majeur de ces enseignes réside dans leurs prix très bas, un argument décisif en période d'inflation. Comparé aux acteurs traditionnels comme McDonald's, le prix des menus rassasiants est souvent bien inférieur : 10 euros chez Tasty Crousty, 10 euros chez Popeyes, 9 euros chez Chicken Street.

Sur les réseaux sociaux, grâce à un marketing ultra-ciblé, les jeunes ne jurent plus que par le poulet frit. La chaîne TikTok de Tasty Crousty est suivie par près de 250 000 personnes et enregistre 15 millions de « j'aime ». Les vidéos promotionnelles aux présentations gourmandes cumulent des dizaines, voire des centaines, de milliers d'interactions.

Une matière première économique

Cette dynamique s'explique notamment par le faible coût de la matière première. « Les restaurateurs ont subi une importante augmentation du prix du bœuf ces dernières années. Le poulet constitue donc une protéine peu coûteuse et tendance », explique Bernard Boutboul, président fondateur du cabinet Gira conseil.

Au 6 février 2026, sur le marché de Rungis, le filet de poulet origine UE se négociait à 7 euros HT le kilo, tandis que le collier de bœuf origine UE – souvent utilisé pour les burgers – coûtait 9,10 euros HT. De nombreuses chaînes ont également recours à des produits importés de Thaïlande et d'Ukraine, aux normes sanitaires moins exigeantes.

Un public élargi et des offres halal

Le succès de ces chaînes s'explique aussi par un public visé plus large, notamment grâce à leurs offres halal. Selon le cabinet Solis, 10 millions de Français achètent régulièrement des produits halal en 2025, dont plus de 3 millions seraient non-musulmans.

Contrairement aux enseignes historiques comme McDonald's ou Burger King, ces nouvelles enseignes misent pour beaucoup sur des offres 100 % halal. Depuis le 21 janvier 2026, KFC propose même des offres halal dans 24 de ses plus de 400 restaurants en France, une première dans son histoire.

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La contre-offensive des géants traditionnels

Face à cet essor, les enseignes de restauration rapide classiques tentent de se mettre à la page. Burger King a annoncé le lancement de son « BK Crousty » et constate que le poulet a gagné 7 points de parts des ventes entre 2019 et 2024. « Nous attendons encore une évolution, certes moins forte dans les prochaines années, mais qui restera croissante », relève l'enseigne.

KFC, leader français en matière de poulet frit arrivé en France en 1991, tire aussi profit de cet engouement : « En 2024, le chiffre d'affaires de l'enseigne a augmenté de 4 % en un an et de 38 % en trois ans ». L'enseigne se réjouit même de voir de nouveaux concurrents : « Pour KFC France, l'arrivée de nouveaux acteurs est un signe positif. Cela témoigne d'une demande croissante et d'un marché dynamique ».

Des perspectives de croissance ambitieuses

Les acteurs du secteur affichent des ambitions expansionnistes. Hugo Ruiz, directeur des opérations de Popeyes France, confirme : « Entre février 2023 et aujourd'hui, nous avons ouvert 30 points de vente. Et nous visons 250 restaurants à l'horizon 2032 ». Après une phase de test concluante, l'enseigne prévoit d'accélérer sa croissance dès la mi-2026.

Même dynamique chez Krousty Sabaïdi : « Aujourd'hui, nous comptons 34 restaurants ouverts et nous prévoyons d'ouvrir entre 34 et 40 restaurants en 2026, notamment en province », explique Jérémie Dupuy, directeur développement et opérations.

Un phénomène culturel et gustatif

Marcelle Ratafia, critique culinaire, analyse ce succès : « Ce phénomène s'inscrit dans une aspiration à la régression gustative, vers des saveurs rassurantes et réconfortantes ». Elle ajoute : « En tant que critique culinaire, je dois avouer que ces établissements ne me laissent pas présager une qualité exceptionnelle du poulet. Mais si j'étais étudiante aujourd'hui, j'aurais sans doute succombé depuis longtemps... »

Loïc Bienassis, historien spécialiste de la gastronomie, souligne que « la société de consommation nous pousse à toujours désirer de nouveaux produits, différents et parfois exotiques, comme le poulet frit ». Une expression de lassitude face aux burgers traditionnels ?

À la sortie du Krousty Sabaïdi de Châtelet-Les Halles, Tidjane et Solanna, deux étudiants, n'ont qu'une hâte : déguster leur barquette bien garnie. Sans hésiter, ils énumèrent les qualités des plats de l'enseigne et lui prédisent de « remplacer le kebab ». Le pari est désormais lancé dans les rues de France.