Trump, Milei et les marchés : quand les tweets présidentiels deviennent des leviers de profit
Tweets présidentiels et délits d'initiés : l'ombre sur les marchés

Le scénario parfait du délit d'initié moderne

C’est un scénario qui se répète avec la régularité implacable d’un métronome. Le 23 mars, entre 6h49 et 6h50 du matin à New York, les volumes explosent soudainement sur les marchés à terme du pétrole et du S&P 500. Plus de 6 000 contrats pétroliers changent de mains, représentant une mise de près de 600 millions de dollars. Sur l’indice boursier S&P 500, l’offensive est encore plus massive, avec plus d’un milliard de dollars engagés. Pourtant, ce jour-là, aucune statistique économique majeure n’était attendue.

Quinze minutes plus tard, un post sur Truth Social de Donald Trump annonce des « discussions très fructueuses » avec l’Iran. Les cours du brut chutent instantanément de 10 % et les « futures » des marchés actions s’orientent vers la hausse. « Soit c’est une coïncidence absolument extraordinaire, soit une ou plusieurs personnes ont exploité une information », analyse Alexandre Baradez, responsable de la stratégie marchés chez IG France.

La mécanique du « shorter » perfectionnée

En l’occurrence, la manœuvre consistait à « shorter » le marché, une technique de vente à découvert permettant de parier sur la baisse d’un actif. Concrètement, un opérateur emprunte des titres pour les vendre au prix fort – par exemple 100 dollars le baril – avant de les racheter une fois que le tweet présidentiel a fait chuter les cours à 90 dollars, empochant ainsi la différence en quelques minutes seulement.

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L'enfer de la preuve face au délit d'initié

Y a-t-il eu délit d’initié ? « Ce délit consiste à utiliser une information non publique, susceptible d’influencer les marchés, pour réaliser une opération et en tirer profit », rappelle Jean-Damien Boulanger, avocat spécialiste du droit boursier au cabinet August Debouzy. Si la définition est claire sur le papier, dans les faits, sa traque ressemble à un parcours du combattant.

« Le régulateur peut remonter les ordres et identifier les intermédiaires, mais dès qu’il s’agit de sociétés écrans ou de paradis fiscaux, cela devient très difficile », poursuit l’expert. Pourtant, l’arsenal juridique américain s’est musclé ces dernières années. Comme le souligne Olivier Dorgans, avocat chez Stephenson Harwood, l’infraction ne se limite plus aux seuls dirigeants d’entreprises.

« Depuis un arrêt historique de la Cour suprême en 1997, l’arrêt O’Hagan, le délit d’initié s’est élargi à toute personne qui s’approprie des informations confidentielles dans le cadre de ses fonctions. Cela inclut théoriquement les agents gouvernementaux et l’entourage de la Maison-Blanche », précise-t-il. Mais le diable se niche dans les détails. Pour condamner, il faut disposer d’une information précise sur une société. Or, le président américain joue sur une influence globale, ce qui rend la caractérisation pénale particulièrement compliquée.

L'algorithme des marchés branché sur les réseaux sociaux

Au-delà du profit immédiat pour quelques mains invisibles, c’est la méthode Trump qui interroge profondément. Depuis des mois, il envoûte les marchés financiers à coups de punchlines cinglantes. « Il les manipule. Pas forcément pour en profiter directement, mais en jouant sur des messages simplifiés qui déclenchent des réactions immédiates », explique Alexandre Baradez.

D’autant plus que les algorithmes des salles de marchés sont aujourd’hui directement branchés sur les réseaux sociaux. Le moindre message posté par le président américain peut être transformé en ordres de marché automatisés en quelques millisecondes seulement. De quoi bousculer radicalement les hiérarchies traditionnelles.

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Pour les investisseurs contemporains, la parole de la Maison-Blanche est ainsi devenue un signal plus crucial que les rapports économiques traditionnels de la Fed. À quelques mois des élections de mi-mandat, l’obsession de Trump pour le prix du baril semble éminemment électorale. « Il a voulu faire retomber le prix du pétrole, parce que c’est la variable qui pèse sur les taux longs américains qui ont un effet immédiat sur le crédit immobilier et le crédit à la consommation », analyse l’expert d’IG.

La stratégie du « TACO » : une méthode rodée

Depuis le premier mandat de Trump (2017-2021), le système paraît parfaitement rodé. Durant la guerre commerciale avec la Chine, en 2018, on a ainsi observé le même schéma de montée des crispations puis de retournement stratégique du message. Les traders ont fini par donner un surnom évocateur à cette stratégie de la tension permanente : le « TACO », en référence à la crêpe de maïs mexicaine, pour « Trump always chickens out ».

Traduction explicite : « Trump se dégonfle toujours », en ce sens qu’il a tendance à revenir systématiquement sur ses décisions et annonces les plus radicales dès que les marchés commencent sérieusement à flancher. Parfois, la manœuvre s’avère plus grossière encore. « Le 9 avril 2025, quand il disait “c’est le moment d’acheter”, le président américain savait parfaitement que son annonce favorable de suspension de surtaxes douanières allait suivre. Ce n’est pas du conseil financier, mais bien une manière délibérée de peser sur les marchés », remarque Alexandre Baradez.

Résultat immédiat : un Nasdaq en hausse spectaculaire de 12 % et des proches du clan présidentiel, comme Charles Schwab ou l’élue républicaine Marjorie Taylor Greene, soupçonnés d’avoir eu le nez particulièrement creux. À l’époque, les démocrates avaient hurlé à la manipulation de marché évidente.

Un gendarme financier sous tension extrême

Face aux nombreux soupçons de délits d’initiés sophistiqués, reste à savoir comment réagira concrètement la Securities and Exchange Commission (SEC). L’hypothèse d’une enquête visant des opérations liées, de près ou de loin, à l’entourage présidentiel place le gendarme boursier américain dans une zone de tension institutionnelle maximale.

Fera-t-elle preuve d’une réelle indépendance ? Nommé par Donald Trump lui-même, le nouveau président de la SEC, Paul Atkins, s’inscrit dans une ligne clairement favorable à la dérégulation et à la promotion active des cryptomonnaies. À rebours complet de son prédécesseur Gary Gensler, partisan d’une régulation plus offensive, Atkins s’est montré particulièrement réticent à prononcer des sanctions financières salées, qu’il juge peu dissuasives pour les individus en faute.

Cette mansuétude affichée se double d’une cure d’austérité budgétaire qui paralyse progressivement l’action du régulateur. « Le vrai sujet, c’est la capacité à enquêter sérieusement, et elle est aujourd’hui dérisoire », s’inquiète Olivier Dorgans. Sous l’impulsion du Doge (le département de l’Efficacité gouvernementale), initialement piloté par Elon Musk, les effectifs ont fondu de manière alarmante.

« Dans certaines sections clés du Department of Justice, on est passé de 36 personnes à seulement 2 enquêteurs. C’est une volonté délibérée de ne pas investir dans ce type de poursuites complexes », constate l’avocat avec amertume.

L'écran de fumée législatif trompeur

Pour masquer habilement ce désengagement progressif, Donald Trump allume régulièrement des contre-feux médiatiques. Lors de son dernier discours sur l’état de l’Union, il a ainsi appelé à l’adoption urgente d’un « Stop Insider Trading Act », qui vise spécifiquement à interdire aux membres du Congrès d’acheter des actions individuelles afin d’empêcher d’éventuels délits d’initiés.

« C’est une attaque directe contre des figures comme la démocrate Nancy Pelosi, dont le mari a fait fortune en boursicotant activement. Mais le texte ne doit s’appliquer strictement qu’aux élus du Capitole. Le président, lui, reste totalement hors champ volontairement », note Olivier Dorgans avec précision. L’impulsion pourrait finalement venir d’ailleurs. Des associations de petits porteurs s’estimant lésés pourraient porter plainte collectivement, obligeant mécaniquement la SEC à enquêter et à produire quelques résultats visibles.

L'ombre inquiétante de Javier Milei au sud

Quoi qu’il en soit, la porosité américaine croissante entre pouvoir politique et spéculation financière trouve un écho troublant au sud du continent. À Buenos Aires, le grand allié de Trump, Javier Milei, se retrouve lui-même piégé par l’un de ses tweets présidentiels. Le 14 février 2025, il avait promu sur X la cryptomonnaie $Libra, qui avait bondi spectaculairement avant de chuter brutalement.

Comme pour le pétrole et Trump, des ordres d’achat massifs avaient anticipé le post de Milei sur X, permettant à une poignée d’initiés privilégiés d’encaisser 87 millions de dollars avant que des petits épargnants ne soient complètement rincés. La presse argentine a récemment évoqué un accord secret de 5 millions de dollars qui aurait été passé entre Milei et un lobbyiste crypto influent, suggérant fortement que la parole présidentielle aurait été monnayée.

De Trump à Milei, c’est donc la même dérive inquiétante qui affleure dangereusement : celle d’une parole présidentielle progressivement convertie en levier de profit privé, dans une opacité troublante qui défie les régulateurs et érode la confiance dans les marchés financiers internationaux.