La fin d'une époque : la cordonnerie historique de Biarritz ferme ses portes après plus d'un siècle
Fermeture de la cordonnerie historique de Biarritz après un siècle

La cordonnerie centenaire de Biarritz tire sa révérence

Le 15 février 2022, Jean-Luc Vignau a baissé le rideau de la boutique qui avait accueilli cinq générations de cordonniers et bottiers de la famille Vignau-Dassance, située rue Gambetta à Biarritz. Le savoir-faire ancestral demeure, tout comme la nostalgie, dans un récit poignant initialement publié le 17 février 2022.

Une épitaphe émouvante pour un héritage familial

Thomas Vignau, l'un des derniers descendants, a signé une épitaphe touchante : « Aujourd'hui, la plus vieille et la plus belle cordonnerie de Biarritz tire sa révérence. Pourtant, elle continuera d'exister. Tellement de monde est passé dans ses murs qu'elle perdurera et je raconterai à mes enfants et mes petits-enfants comment une petite cordonnerie familiale a tenu plus d'un siècle contre l'argent et la futilité. » Jean-Luc Vignau a déménagé son atelier chez lui, dans le quartier Pétricot, conservant ainsi les archives précieuses de Véronique Fourcade pour Sud Ouest.

Une résistance face à la modernité

Thomas Vignau manie aujourd'hui la plume avec la même précision que son grand-père travaillait le cuir. Il décrit la cordonnerie comme « une pirate, une résistante qui, jusqu'à la dernière heure, a refusé de se plier aux règles. Elle ne laissait rien filtrer des temps modernes ; même le réseau ne passait pas… » Ce havre d'authenticité contrastait avec l'agitation des halles et des bars branchés de la rue Gambetta.

Du trottoir, on entendait le rire gras de Tonton et les voix joyeuses des clients. La cordonnerie se transformait tour à tour en bar clandestin, restaurant ou refuge. « Elle était sombre, poussiéreuse, parfaite », se souvient le jeune auteur. Tonton, c'est Jean-Luc Vignau, dernier d'une lignée installée en 1897 au 25, rue Gambetta, perpétuant le métier de bottier et cordonnier sous les ères de Bernard et Marcel Dassance, puis de Daniel Vignau.

Un métier en déclin mais une passion intacte

Entré dans le métier à 14 ans, Jean-Luc n'a jamais regretté son choix. « Quand j'ai commencé, on était 14 cordonniers à Biarritz. Aujourd'hui, on est trois. Je continue à travailler mais je n'ai plus pignon sur rue. » Un café-boutique doit bientôt ouvrir à la place de la cordonnerie, marquant la fin d'une ère commerciale.

Jean-Luc Vignau s'est replié rue Sully avec ses machines et son matériel pour réparations traditionnelles. Il conserve des « croupons » en cuir de bœuf tanné à l'écorce de chêne, des boîtes de fer avec de la poix ou du crin pour torsader du fil à la main, ainsi que les brosses en soie du cireur de chaussures historique, Monsieur Lopez, surnommé Limpias botas.

Des traditions généreuses et familiales

Il sera plus difficile à Pétricot de célébrer la Saint-Crépin ou d'organiser l'omelette de Pâques, une tradition où la mère de Jean-Luc cuisinait 17 douzaines d'œufs et deux jambons dans la douche pour régaler le quartier. À la saison, les copains, voisins et passants profitaient aussi de chipirons, de palombes ou d'un chocolat chaud.

Cette générosité était un héritage de Marcel Dassance, rescapé des prisons allemandes, qui avait juré d'aider les démunis. Jean-Marie Vignau, frère de Jean-Luc, raconte : « S'il voyait quelqu'un à la rue l'hiver, il lui payait la semaine à la pension Berhouet pour qu'il soit au chaud. » Lui et les enfants de Marcel ont choisi d'autres voies professionnelles, mais restaient toujours présents pour soutenir la famille.

Une ambiance chaleureuse et un empire du rien

L'ambiance dans la boutique était chaleureuse, avec clients, copains et voisins. « Il y avait toujours les commerçants de la rue, les compagnons du Tour de France… Mon père était un homme exceptionnel : on ne s'est jamais engueulé ! » explique Jean-Luc. Au fil des ans, il a dû adapter la cordonnerie, ajoutant des patins de protection et des services de clés, mais évitant les point relais pour colis en ligne, source de conflits.

Comme le résume Thomas, son petit-fils : « Papi a construit un empire. Un empire du rien, du contretemps, des moments paisibles où l'on se satisfait de tout et où l'on contemple au lieu de s'enrichir. Il était roi dans son domaine et pourtant il n'a jamais essayé de se faire plus d'argent qu'il n'en fallait pour vivre simplement. » La cordonnerie Vignau reste joignable pour ceux qui souhaitent préserver ce savoir-faire artisanal.