À l'Art Nouveau à Bordeaux : un siècle de gravure artisanale résiste au numérique
Bordeaux : un siècle de gravure artisanale résiste au numérique

À l'Art Nouveau à Bordeaux : un siècle de gravure artisanale résiste au numérique

Au cœur de Bordeaux, à l'angle des rues Bouffard et Montbazon, la boutique À l'Art Nouveau semble figée dans le temps. Depuis son ouverture dans les années 1920, ce magasin de graveur-émailleur n'a pratiquement pas changé, préservant des savoir-faire ancestraux malgré l'avènement de la gravure numérique.

Un patrimoine vivant au charme d'antan

En poussant la vieille porte qui tintinnabule, on est accueilli par une discrète odeur de cire et un comptoir en bois patiné par les décennies. Eric Chaigneau, avec quarante ans de service, incarne la mémoire des lieux. Bien qu'il ne sache pas précisément dater l'enseigne, il évoque le tout début du XXe siècle. Le nom « À l'Art Nouveau » remonte à Robert Caillibaud, gendre du fondateur Jean Rossignol, qui ouvrit l'établissement il y a un siècle. Une plaque émaillée de l'époque orne toujours la boutique, suscitant l'admiration des clients.

Cette enseigne est la dernière à Bordeaux à maintenir des activités traditionnelles comme la gravure à la main, la fabrication de tampons, de médailles militaires et civiles, de drapeaux et de plaques émaillées. Dans les années 1980, l'atelier employait encore quatre ouvriers à l'étage, tandis que trois personnes accueillaient les clients au rez-de-chaussée, sans compter le patron et son épouse. Aujourd'hui, ils ne sont plus que trois à faire tourner la boutique.

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Des machines d'époque et des souvenirs précieux

Eric guide les visiteurs à travers l'atelier, présentant des machines historiques comme le pantographe, utilisé pour graver médailles et plaques, et la perceuse à colonnes, qui perce les plaques émaillées. Il se souvient avec nostalgie des couturières qui confectionnaient des drapeaux sur place avant son arrivée, et des livraisons en circuit court, comme lorsqu'il portait lui-même des médailles à l'ancien maire Jacques Chaban-Delmas à la mairie toute proche.

L'activité a commencé à décliner dans les années 1990 avec la mécanisation et la recherche de prix bas, mais la boutique a su diversifier ses services. Béatrice Lafargue s'occupe de l'accueil, de la « petite » gravure et de la reproduction de clés, tandis que Fabienne Cohéré-Le Roux, arrivée en 2012, gère l'administratif, la partie graphique et l'impression numérique. Elle répond à des commandes très spécifiques, comme la reproduction d'une plaque cabossée d'un vieux camion Ford des années 1930 pour un collectionneur aveyronnais.

Une clientèle fidèle et des commandes insolites

Parmi les clients, on trouve des artistes cherchant des plaques gravées pour leurs œuvres, des randonneurs commandant des plaques en aluminium pour marquer leurs passages, et une clientèle captive composée d'administrations, de médecins et d'avocats bordelais. Les anciens combattants viennent aussi faire rénover leurs médailles, et la boutique publie même une annonce dans « Le Camarade de combat », bulletin de liaison centenaire.

Les curieux s'arrêtent souvent pour admirer la caisse enregistreuse installée sur le comptoir depuis la Seconde Guerre mondiale, toujours utilisée comme tiroir-caisse. Plusieurs brocanteurs ont tenté de l'acheter, mais elle reste un élément patrimonial indissociable du lieu.

L'avenir incertain d'un savoir-faire unique

Eric prendra sa retraite en avril 2026, et avec lui, d'autres artisans du quartier nommés Eric, comme le graveur sur bijoux et l'horloger, partiront aussi sans remplaçants évidents. « Dans le quartier, y'a trois Eric : Eric, le graveur sur bijoux, Eric l'horloger et moi. Les Eric, ils ont presque le même âge, ils vont tous se barrer à la retraite en même temps, et y'a personne pour les remplacer ! », déplore-t-il.

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Malgré les défis, l'ambiance reste chaleureuse, avec des rires et des pauses café partagées. Sur un mur de l'atelier, une plaque émaillée humoristique proclame : « Je ne suis pas parfait mais je suis Eric, c'est presque pareil ». La boutique, reprise par Olivier Le Nouvel en 2021, continue de vivre avec son temps tout en honorant ses racines, fabriquant toujours des objets comme des couteaux gravés ou des médailles pour chiens, et restant un témoignage vivant d'un artisanat résilient.