Viticulture en Languedoc : vers une extinction de la vigne d'ici 2100 ?
Viticulture en Languedoc : la vigne menacée d'extinction

Viticulture en Languedoc : vers une extinction de la vigne d'ici 2100 ?

Midi Libre lance une série d'articles sur l'avenir de la viticulture dans la région. Une question s'invite déjà dans le débat : la vigne pourra-t-elle résister aux hausses de températures ? Les scénarios scientifiques attestent d'une impossibilité de culture de la vigne à l'horizon 2100. Et d'ici là, les différents acteurs de la filière parviendront-ils à se mettre d'accord ? Rien de très commun en effet entre le négociant Gérard Bertrand, qui réclame un "plan Marshall" et une irrigation tous azimuts d'un côté, et de l'autre le pionnier de la viticulture languedocienne de qualité, Olivier Jullien, qui alerte sur le fait que l'arrosage devient un non-sens écologique.

Chute vertigineuse de la consommation et des surfaces agricoles, températures qui pourraient tuer la vigne à moyenne échéance… Midi Libre vous embarque dans une plongée au cœur d'une viticulture qui régnait en maître jusqu'à présent sur le littoral et son arrière-pays. Une série en dix numéros pour décrypter l'urgence viticole.

Trois voyants rouges pour la filière

Prenons une image : tout se met à clignoter sur votre voiture, l'électronique s'emballe et le garagiste ne sait plus où donner de la tête. C'est, à peu de chose près, ce qui arrive à la filière viticole languedocienne. Au moins trois voyants rouges inquiètent fortement : le recul de la surface, la chute de la consommation et le dérèglement climatique. La production régionale est à son plus bas historique en 2025 : à peine plus de dix millions d'hectolitres, trois fois moins qu'en 1970 ! Il faut remonter à la deuxième moitié du XIXe siècle pour trouver un chiffre aussi bas. Rapporté en superficie, le constat est tout aussi alarmant : 200 000 hectares (intégrant 13 500 hectares arrachés cette année), tel est le nouveau périmètre en 2025 de l'espace viticole dans l'ex-Languedoc-Roussillon, en lieu et place des 430 000 hectares en 1970 ! Le paysage viticole a fondu de plus de moitié en l'espace de cinquante ans. La région, que l'on surnommait "la mer de vignes", a vécu une marée océanique le long de la Méditerranée, un retrait massif. La vigne trustait pourtant jusqu'à présent l'économie agricole régionale sur sa zone est, l'ex-Languedoc-Roussillon, qui pèse encore pour un quart des surfaces viticoles françaises.

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"Rien ne subsistera"

L'état du marché a de quoi plomber un peu plus encore le moral : la consommation de vin en France a été divisée des deux tiers depuis 1960 : on n'en boit plus en moyenne qu'une trentaine de litres par an, contre 130 en 1960. Et le désamour est bien plus flagrant encore chez les jeunes adultes : ils boivent trois fois moins de vin que leurs parents ou grands-parents. De nouveaux modes de consommation s'imposent, qui changent la donne languedocienne, région habituée aux vins rouges charpentés depuis les années 2000. La mode est aux rosés, aux blancs et aux vins rouges infusés, pas trop tanniques. Le dérèglement climatique n'arrange rien. Et les catastrophes ne sont jamais très loin, on l'a constaté cet été dans les Corbières avec le mégafeu qui a ravagé 17 000 hectares.

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L'Aude et les Pyrénées-Orientales, dépourvus d'un réseau d'irrigation efficace, sont soumis à un cocktail intenable à terme. "C'est catastrophique dans le département, soulignait l'an dernier sur France 3 Jean Henric, président des Jeunes agriculteurs des P-O. La vigne n'arrive pas à se régénérer, à produire, et surtout, elle meurt." La hausse des températures dans les décennies qui viennent pourrait signer l'arrêt de mort viticole de toute une partie du Languedoc-Roussillon. C'est le constat tiré de l'enquête de Midi Libre au fil des dix volets de notre série. L'agroclimatologue Serge Zaka insiste sur le fait que si la vigne pourra perdurer à l'horizon 2050, c'est-à-dire dans 25 ans, elle pourrait avoir disparu en Languedoc-Roussillon en 2100. Et cette perspective-là n'est pas lointaine, à l'échelle d'une génération : les enfants d'aujourd'hui, pour la plupart, seront octogénaires à ce moment-là. On pourrait se dire que c'est une affaire de cycles, qu'on plantera autre chose, comme ce fut le cas dans le passé. Mais Serge Zaka est plus pessimiste que ça. "Rien ne subsistera." Pas plus la vigne, pourtant espèce méditerranéenne, que les oliviers, ou même des espèces plus exotiques encore. À 48 degrés, le stress thermique fera brûler les feuilles sur pied.

Retour sur l'histoire viticole régionale

Pour mieux comprendre où l'on va, Midi Libre s'est aussi interrogé sur d'où on vient. Il fut un temps où la région vivait sans vignes. Les ceps ne pesaient pas lourd dans les années 1800, avant d'être multipliés par dix cent cinquante ans plus tard. Certes, la tradition est ancienne, mais l'activité de masse est récente. En 1850, les plaines du Languedoc sont peuplées de céréales. Et puis la frénésie viticole s'emballe, la demande est forte, il faut produire. On cherche à "faire pisser la vigne", le rendement à tous crins. Qu'importe la qualité du flacon, pour peu qu'on ait l'ivresse de la quantité et du tiroir-caisse. La vigne, jusqu'alors cantonnée aux coteaux, prend son essor en plaine. Le canal du Midi et le chemin de fer assurent le succès de cette production qui explose. Avant l'arrivée du phylloxéra. "Le Languedoc est exsangue au tournant des années 1880", souligne l'historien Stéphane Le Bras. Béziers, qui échappe en bonne partie à la maladie, rafle la mise, croule sous le liquide à tous les sens du terme à la fin du XIXe siècle.

La mauvaise réputation

Viendra ensuite le temps de la révolte vigneronne de 1907, des polémiques autour de la fraude et des crises à répétition. Mais là où la vigne avait été anéantie, les cépages américains directs et les porte-greffes assurent "jusqu'à 150 voire 200 hl/ha en plaine, donnant un vin coloré mais sans relief, marquant, par son exportation massive hors des frontières régionales, l'identité de la production locale", note Stéphane Le Bras. Une "mauvaise réputation" qui collera à l'image languedocienne comme le sparadrap au capitaine Haddock. La vigne étend sa toile, présente désormais partout, phagocyte les terres agricoles des plaines, du littoral notamment. Le vin coule à flots, partout. Mais le Languedoc n'a pas toujours été, avant la fin du XXe siècle, le territoire d'une piquette infâme sans alternative qualitative. Le Catalan Pere Marce, curé de Corneilla-la-Rivière au XVIIIe siècle, "émerveillé par l'extraordinaire diversité des sols caillouteux du Roussillon", "déplore l'importance prise par la vigne dans les terrains plats et riches", raconte le journaliste Marc Médevielle. "Les meilleurs vins de province sont ceux du Roussillon et du Bas-Valespir dont les vignes sont dans un terrain pierreux et sur des coteaux exposés au soleil, poursuit Pere Marce : mais il y a beaucoup de vignes plantées dans des terrains plats et gras qui donnent une grande quantité de vin : c'est ce vin qui, mêlé au premier, le rend d'une mauvaise qualité et le fait tourner."

Les plaines continuent à faire du vin et, produisant meilleur marché, arrivent à concurrencer et à causer la perte des coteaux où toute autre culture que la vigne est impossible. Le Lozérien Jean-Antoine Chaptal, chimiste et ministre de l'Intérieur au début des années 1800, "use de son influence et de son pouvoir pour redonner du prestige aux vins de France". Il rédige un traité sur la question et crée l'École des vignes au jardin des plantes à Montpellier. L'œnologue audois Lucien Sémichon voudrait bien, en 1912, que la vigne reprenne de l'altitude. "Les plaines, qui pourraient porter d'autres cultures que la vigne, continuent à faire du vin et, produisant meilleur marché, arrivent à concurrencer et à causer la perte des coteaux où toute autre culture que la vigne est impossible", écrit-il au préfet de l'Aude. Plus tard, le Gardois Philippe Lamour tente lui aussi de créer une dynamique régionale favorable à la qualité des vins de coteaux, mais le haut fonctionnaire et viticulteur ne parvient pas toujours à convaincre autour de lui, dans une course effrénée au rendement. L'appellation des coteaux-du-languedoc voit tout de même le jour en 1960.

Les pionniers des années 1960 et 1990

Après le phylloxéra, sur les coteaux rendus à la garrigue, "il faut orienter le pays vers la recherche de la qualité, revenir aux cépages nobles, replanter les coteaux abandonnés pour changer le destin d'un village condamné", écrit l'économiste et homme politique Jules Milhau. Des exploitations et des hectares en moins : l'hécatombe parle en chiffres : 90 000 exploitations en 1970, 14 000 aujourd'hui en Languedoc et Roussillon. En dix ans, autour des années 2000, 60 000 hectares de vignes ont disparu. Les campagnes d'arrachage représentaient alors ici "les deux tiers du total national", recense la direction régionale de l'alimentation, de l'agriculture et de la forêt (Draaf). Un cataclysme pour une région dont les deux tiers des exploitations agricoles étaient viticoles. Aux premiers pionniers dans les années 60 – Lamour et Milhau notamment – ont succédé ceux des années 1990. Puis il a fallu patienter jusqu'aux années 1990 : Olivier Jullien à Jonquières (Mas Jullien), Laurent Vaillé (La Grange des pères) et Aimé Guibert (Daumas Gassac) à Aniane, Marlène Soria à Saint-Pargoire (Peyre rose) et Gérard Gauby à Calce font la révolution du Languedoc. Au lendemain de la crise phylloxérique, les professeurs de viticulture les plus influents s'accordaient à penser qu'il était illusoire, en climat méditerranéen, de vouloir élaborer des vins de noble caractère. Une continuité entre les deux périodes : la foi dans le terroir et dans les hommes. À contre-courant… "Au lendemain de la crise phylloxérique, souligne Marc Médevielle dans son ouvrage, les professeurs de viticulture les plus influents s'accordaient à penser qu'il était illusoire, en climat méditerranéen, de vouloir élaborer des vins de noble caractère, à l'exception de grands liquoreux". Ils étaient persuadés que les fortes chaleurs estivales et une maturation brusque desserviraient trop la qualité du vin. Il avait fallu attendre un peu pour que les pionniers de la deuxième partie du XXe siècle relèvent le gant de la qualité. Le début d'une nouvelle aventure, qui a donné à la région ses lettres de noblesse. Jusqu'à quand ?

À suivre : "Dire qu'on va amener l'eau partout, c'est mentir aux gens" : l'avertissement du sénateur-viticulteur héraultais Henri Cabanel, coauteur d'un rapport parlementaire sur l'avenir de la viticulture française.