De la mer aux vignes : l'incroyable reconversion d'un ancien marin
Après deux décennies passées au service de la Marine nationale, Jérémy Brun, 39 ans, entame une nouvelle vie bien éloignée des océans. Il s'associe avec son père, Frédéric Labatut, pour exploiter le Domaine du Carrelet, un microdomaine viticole de seulement 1,5 hectare situé dans le prestigieux vignoble bordelais, plus précisément aux portes de Libourne, en Gironde.
Un héritage familial au cœur du Fronsadais
Le lieu-dit Labory, au bas de Fronsac, abrite cette propriété familiale. Frédéric Labatut y a travaillé trente-six ans au château La Vieille Cure (AOC fronsac), tout proche, commençant comme simple ouvrier avant de devenir responsable technique. « Je me suis régalé dans ma carrière, j'ai vu des choses extraordinaires », confie-t-il, évoquant notamment l'époque où le cru appartenait au millionnaire américain Peter Sachs, de la banque Goldman Sachs, qui n'hésitait pas à affréter des avions pour festoyer sur place avec des amis comme le pilote automobile Fernando Alonso.
Le domaine, créé en 2017, est modeste mais ambitieux. « Mon père a du talent pour faire du vin et on va le mettre en avant dans notre exploitation commune », se réjouit Jérémy Brun. Le chai est minuscule : quelques cuves en béton gris réhabilitées et quelques barriques empilées. Les parcelles, situées à Galgon, sont cultivées comme un jardin avec 1,3 ha de merlot et 0,2 ha de carménère.
Une reconversion mûrement réfléchie
Jérémy Brun a passé vingt ans dans la Marine, vivant longtemps près de Toulon. « Je voulais voyager, parcourir le monde, découvrir », explique-t-il. Sur frégate ou porte-hélicoptères, il a participé à des missions en Somalie contre la piraterie, en Syrie pour l'antiterrorisme ou contre le narcotrafic. Responsable des ressources humaines, il gérait 140 personnes. « Un bateau, c'est comme une entreprise », souligne-t-il.
Il y a dix ans, il revient à Bordeaux au Commandement de la Marine (COMAR), où il assiste notamment des soldats en situation de stress post-traumatique. Mais c'est en 2026 qu'il passe à l'action pour sa deuxième vie parmi les vignes. « Je voyais peu mon fils et on voulait faire quelque chose ensemble », explique Frédéric Labatut.
Un modèle économique précis et local
Jérémy Brun a développé une stratégie claire :
- Peu de surface (1,5 ha) cultivée avec soin
- Production exclusivement en AOC bordeaux en mono cépage merlot
- Prix de vente reflétant la qualité (16 € la bouteille)
- Commercialisation uniquement locale (pas d'exportation ni de grandes surfaces)
- Présence active sur les réseaux sociaux pour se faire connaître
« J'ai un modèle économique précis », détaille l'ancien marin, qui a une formation de base dans le commerce. Tout est bien organisé : du matériel d'occasion a été racheté, une deuxième cuvée issue du carménère est annoncée, et il participe à des opérations collectives via des structures professionnelles.
Des racines profondes et des projets d'avenir
Le nom du domaine n'est pas anodin. « Nous avons un carrelet au bord de l'Isle. Et moi-même naviguant sur les océans, ça me semblait un joli clin d'œil », explique Jérémy Brun. « De l'eau de la mer au vin de la terre. Logique. Je me sens ici chez moi. J'ai fait mes premières cabanes dans les arbres juste à côté. En mer, je pensais souvent à cette terre ».
Les premières récompenses sont déjà là : médailles aux concours et mention dans le Guide Hachette. Les vins (5 000 à 10 000 bouteilles selon les millésimes) sont élevés longtemps - les 2020 et 2022 sont actuellement à la vente, le 2021 patientant sagement. Des marchés se développent chez des cavistes et restaurateurs locaux.
L'ancien marin envisage même de commercialiser des vins d'autres producteurs, aidé par son frère caviste au Pays basque. « Au niveau financier, je devrais m'en sortir. Ça fera un complément à ma pension de la Marine ».
Et l'avenir ? « Continuer à creuser mon sillon », répond Jérémy Brun, qui a acheté 6 ha de prairie pour y planter 150 chênes truffiers. « J'aimerais transmettre un jour un bout de cette terre du Fronsadais à mon fils ». Léo n'a qu'un an et demi, le temps est de son côté. « Quand on voit beaucoup de misère et de violence dans le monde, on est bien chez soi », conclut-il, serein dans sa nouvelle vie entre vignes et famille.



