Sicile : la révolution tropicale des fruits exotiques face au changement climatique
Sicile : la révolution des fruits tropicaux face au climat

La Sicile en pleine métamorphose agricole

À Santo Stefano di Camastra, en Sicile, le citron règne en maître dans les célèbres boutiques de céramique, symbole jaune pétard de l'identité sicilienne. Pourtant, une révolution silencieuse agite les campagnes de l'île. « Et qui sait ? On pourrait bien voir les fruits tropicaux s'inviter un jour sur nos créations », glisse un commerçant de la ville. Si aucun avocat ou mangue ne rivalise encore esthétiquement avec le fruit roi, « côté agricole, on a vu ces plantations se multiplier dans le coin à une vitesse folle récemment, notamment à la faveur du changement climatique », fait remarquer un sexagénaire.

Une expansion spectaculaire

Même la statistique officielle peine à suivre cette transformation. Dans toute la Sicile, 500 hectares auraient déjà été plantés en une poignée d'années, accompagnant l'appétit croissant des Italiens et des Européens pour ces saveurs exotiques. « Le double ! » renchérit-on chez Coldiretti, principale organisation agricole transalpine. Une chose est sûre : l'île s'est prise de passion pour le fruit tropical et ses juteuses retombées économiques.

À quelques kilomètres de Santo Stefano, en longeant la côte tyrrhénienne entre Palerme et Messine, se cache l'un des jardins de Pietro Cuccio. Sur ses parcelles, quasi les pieds dans l'eau, on croise une quinzaine d'espèces de mangues et de litchis, des avocats, de la carambole, sans compter des plantes encore inconnues de nombreux palais italiens : longane, sapotillier ou pitaya (fruit du dragon).

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Des pionniers visionnaires

La fièvre tropicale a saisi cet ancien architecte il y a plus de vingt ans lors de vacaines à Hawaï, à plus de 13 000 kilomètres de là. Le virus ne l'a jamais quitté depuis. Le Sicilien de 78 ans rentre tout juste d'un long séjour au Pérou. « J'y fais l'enquêteur, je cherche à comprendre les moyens de faire survivre ces plantes et de sortir un produit de qualité égale, voire supérieure, à celle d'Amérique du Sud. »

« Au début, on disait que j'étais fou. Aujourd'hui, des milliers de personnes veulent à leur tour planter des fruits, et toute la Sicile est en train de devenir un grand pays subtropical, avec des produits de qualité », note fièrement Pietro, patron de la société Cupitur, qui exporte jusqu'au Royaume-Uni, la France, l'Allemagne et la Suisse.

Des défis techniques majeurs

Le pari de l'Architetto, comme l'appellent ses employés, était loin d'être gagné d'avance. « Ce sont des plantes très fragiles dont il faut prendre un soin constant, complète Giuseppe Carrini, en charge des exploitations. Un coup de froid ou un champignon peut vous tuer un arbre que vous bichonnez depuis des années. » Le trentenaire originaire de la province de Messine alerte : « Ce n'est pas une agriculture pour ceux qui veulent gagner de l'argent rapidement. Il faut d'abord souffrir un peu, investir beaucoup et étudier sérieusement ! »

Quatre décennies de recherche universitaire

À l'université de Palerme, cela fait quatre décennies qu'on suit le filon du fruit tropical, avec des expérimentations lancées à l'aube des années 1980. Assis derrière son bureau aux allures de serre exotique, le professeur Vittorio Farina remonte le fil : « La route a été faite de hauts et de bas. De nombreux terrains n'ont pas survécu, de nombreux producteurs ont été déçus, avant d'arriver au niveau d'aujourd'hui. »

Ce succès, le ponte de la fruiticulture tropicale italienne l'attribue avant tout à son île. « La Sicile offre une histoire et une biodiversité uniques et autant de microclimats qu'un continent. Au fil des années, tout ce qui est ici, ou presque, s'est adapté. Les agrumes, les pistaches, les pêches, les abricots. Et cela se poursuit avec les fruits tropicaux », relève le chercheur.

Des atouts compétitifs indéniables

Les fruits siciliens ne manquent pas d'atouts : une filière attentive aux traitements phytosanitaires et souvent estampillée bio, une cueillette à pleine maturité, contrairement aux pratiques tropicales où les produits sont expédiés encore verts pour anticiper leur long trajet vers l'Europe. À la clé, un bilan carbone nettement plus léger que celui de la concurrence latine.

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« Le consommateur européen est plus conscient. Il sait que le fruit coûtera plus cher, mais il sait aussi que l'avocat sud-américain peut contribuer à la déforestation ou faire peser des risques sur l'eau », assume Vittorio Farina.

Le changement climatique : allié partiel

En Sicile, personne n'est dupe : la success story des avocats et des mangues doit aussi beaucoup à un coup de pouce du destin. « C'est vrai, le changement climatique a permis aux fruits tropicaux de mieux s'adapter aux zones siciliennes, notamment grâce à des hivers plus humides et plus doux », abonde le professeur de l'université de Palerme.

L'île méditerranéenne est en première ligne face à ces bouleversements, enchaînant ces dernières années les records de chaleur, avec un pic à 48,8 °C en 2021 dans la province de Syracuse. Encore l'an passé, elle figurait parmi les trois régions italiennes les plus affectées par les épisodes météorologiques extrêmes, particulièrement par les longues périodes de sécheresse, alors que deux tiers du territoire sicilien sont aujourd'hui menacés par la désertification.

« Le climat n'est donc qu'un allié partiel. À l'instar des autres cultures, les fruits tropicaux souffrent des coups de chaud violents. Et avec des plantes comme l'avocatier ou le bananier, qui ont de gros besoins en eau, celui qui veut se lancer dans ce secteur doit, en premier lieu, s'assurer d'avoir des ressources hydriques adaptées », prévient Vittorio Farina.

L'eau : nerf de la guerre agricole

« Avant d'investir dans un nouveau terrain, on s'assure d'avoir un puits ou une source à disposition. En Sicile, mieux vaut ne pas se reposer sur le service public », commente Francesco Mastrandrea, au volant de son pick-up pour rejoindre ses plantations d'avocats qui s'étendent sur les flancs d'une vallée messinaise.

Sur l'île, la moitié de l'eau est perdue avant même d'arriver au robinet. Alors, chez Halaesa, entreprise agricole née en 2022, on n'a pas lésiné sur les moyens : des bassins de captation, 20 kilomètres de tubes sous nos pieds et un mécanisme d'irrigation géré à distance et calibré en temps réel en fonction des conditions climatiques. Résultat : une consommation d'eau réduite de 80 % « face au système traditionnel » des pays tropicaux.

Une nouvelle génération d'agriculteurs high-tech

Bienvenue à l'ère de l'agriculture de précision, biologique et régénératrice. Une nouvelle génération de cultivateurs, bardés de diplômes en agrobusiness et en marketing digital des prestigieuses écoles milanaises fait son apparition. Francesco Mastrandrea est né en Sicile mais assume n'être « jamais monté sur un tracteur ». Il a misé sur l'avocat pour sa hype et sa coquette marge de croissance.

Chiffres à l'appui : quand les voisins transalpins en dévorent 2,5 kg par an, ses compatriotes italiens n'en mangent guère plus de 800 grammes. « Si d'ici trois à cinq ans, on constate que l'avocat n'est pas aussi porteur, nous n'excluons pas de tout arracher et de partir sur autre chose. » Du miel pour les oreilles des investisseurs, qui ont déjà injecté plus de 10 millions d'euros lors de levées de fonds.

La tradition des agrumes en difficulté

Longtemps clé de voûte de l'économie insulaire, la culture du citron et des oranges reste aujourd'hui archidominante sur l'île mais la production bat de l'aile face au manque de main-d'œuvre, aux rendements affectés par le changement climatique et aux marges réduites à peau de chagrin.

En 2024, une sécheresse prolongée avait entamé de près d'un tiers la récolte sur l'île, tombée alors à 660 000 tonnes d'agrumes, contre 800 000 l'année précédente. De quoi nourrir la tentation pour l'exotisme : « Mes 10 hectares de fruits tropicaux rapportent autant que 300 hectares d'agrumes », soutient Pietro Cuccio.

Pas de « grand remplacement » horticole

La crainte d'un « grand remplacement » horticole en pleine Sicile a rapidement surgi. « Impossible », écarte cependant le professeur Vittorio Farina, qui dirige également le groupe de travail « Fruits tropicaux et subtropicaux » de la Société italienne d'horticulture et d'agriculture.

« Les fruits tropicaux vont se limiter à certaines zones de l'île et accompagner les productions d'agrumes plutôt que s'y substituer. Ne serait-ce qu'en raison des contraintes de terrain et de climat. »

Un rôle de chef de file à assumer

Vingt ans qu'Andrea Passanisi a repris les terres du grand-père et s'échine à « raconter le fruit tropical » aux Italiens. Ses marques, Sicilia Avocado et Etna Mango, regroupent près de 80 exploitations agricoles et 250 hectares de cultures. Impossible pour lui d'imaginer rivaliser avec les poids lourds, principalement d'Amérique latine, qui dominent encore 95 % du marché italien.

« Mais l'île doit assumer un rôle de chef de file », affirme-t-il. Sans forcer, sans brusquer le territoire sicilien, de peur d'y « perdre son identité », précise Andrea Passanisi. Il avoue devoir freiner chaque jour les ardeurs des nouveaux experts en cultures tropicales en quête d'une bonne affaire.

« Certes, l'avocatier et le manguier peuvent pousser n'importe où en Sicile. Mais peuvent-ils produire ? Non, parce que pour produire, pour garantir une durabilité environnementale et économique, il faut un climat spécifique, une humidité adéquate, des températures modérées et surtout de l'eau. »

L'incroyable aventure du café sicilien

Le célèbre jardin botanique de Palerme a une sacrée longueur d'avance. Dès le début du XXe siècle, la vénérable institution s'est essayée à la production de café en plein air avant de devoir jeter l'éponge face aux assauts du froid. Mais quelques graines ont fini par atterrir chez les Morettino, institution de la torréfaction palermitaine depuis un siècle.

« On se croirait au Nicaragua », s'étonne encore Andrea Morettino, avant d'entrer dans une petite serre perdue au fond de l'un des rares terrains ayant échappé aux appétits urbanistiques. Là, à l'abri des coups de chaud et des claques de froid, 400 caféiers poussent presque en secret.

« Auparavant, les plants mouraient, certains ne parvenaient pas à donner des fruits ou donnaient des grains immangeables. Ce qui a évolué, notamment au cours de la dernière décennie avec le changement climatique, c'est qu'on les a observés s'adapter et devenir un véritable café sicilien », s'émerveille le jeune homme, visage de la quatrième génération de Morettino.

Une production symbolique mais significative

Chaque année désormais, la récolte avoisine la centaine de kilos, torréfiés avec émotion et solennité en présence de tous les employés de la maison mère. Pour l'heure, seuls quelques privilégiés et de rares experts ont eu la chance de déguster le café « le plus septentrional du monde ».

« Notre envie, plus que de le vendre, c'est surtout de le faire découvrir et de partager son histoire avec le plus grand nombre », assure l'entrepreneur, mi-chargé des ventes mi-agriculteur. « On ne deviendra jamais le Brésil ou le Costa Rica, mais on se réjouit que les plants aient survécu. Aujourd'hui, notre objectif principal est simplement de poursuivre cette expérience. »

Deux autres plantations ont été créées dans les provinces de Raguse et de Messine, ainsi qu'une collaboration avec le jardin botanique de Palerme. Comme un retour aux sources. Là, protégés par deux rangées d'arbres aux troncs épineux et d'agrumes, vingt-cinq pieds d'arabica tentent de repousser les frontières de la « coffee belt ».