Saskia de Rothschild dévoile ses priorités pour Lafite Rothschild à l'aube des primeurs
Saskia de Rothschild : priorités et projets pour Lafite Rothschild

Saskia de Rothschild à la tête de Lafite Rothschild : une vision pour l'avenir

Alors que s'ouvre la période cruciale des primeurs à Bordeaux, Saskia de Rothschild, 38 ans, dirigeante des domaines familiaux dont le prestigieux Lafite Rothschild à Pauillac en Gironde, partage ses réflexions et priorités. Dans un entretien exclusif, elle revient sur son parcours, les transformations en cours et les défis du marché viticole contemporain.

Une transition familiale guidée par l'écoute et la passion

Comment êtes-vous arrivée à la tête des domaines familiaux, et en premier lieu de Lafite Rothschild ? « Je fréquentais Lafite depuis mon enfance, un lieu que j'ai toujours chéri. Dès 2010, j'assistais aux dégustations d'assemblages, écoutant attentivement les commentaires depuis mon coin. En 2016, alors que j'exerçais comme journaliste à Abidjan en Côte d'Ivoire, mon père m'a proposé de le rejoindre sur la propriété. La transition s'est opérée avec intelligence et affection. J'ai appris à comprendre la vigne en écoutant les équipes et les partenaires. Avec Éric Kolher, notre directeur technique, j'ai intégré un écosystème complexe. Lafite possède une aura extraordinaire. Nous sommes modestes face à lui, et pourtant je l'incarne aujourd'hui. C'est une responsabilité profonde et enrichissante. »

Dix ans de réalisations : bio, innovations et expansion internationale

2026 marquera votre dixième millésime, où en êtes-vous de vos réalisations dans les propriétés ? « Plus nous accumulons de millésimes, plus la sérénité s'installe. Nous avons confiance en la vigne. Lafite et Duhart-Milon totalisent 170 hectares à Pauillac, un enjeu considérable. Nos domaines sont certifiés bio depuis 2021. Nous expérimentons de nouveaux cépages sur une parcelle dédiée. Lafite mène d'importants travaux avec un cuvier qui sera opérationnel pour la récolte 2026. Duhart-Milon, également situé à Pauillac, a connu des chantiers majeurs visant à développer l'accueil. En 2024, nous avons acquis William Fèvre, un domaine pour produire du blanc à Chablis. Parallèlement, nous développons un vignoble en Chine. Les réalisations et projets ne manquent pas, témoignant d'une dynamique constante. »

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Les primeurs bordelais : un système à réenchanter

La période des primeurs s'ouvre à Bordeaux, pensez-vous que ce système de vente soit en danger ? « Les primeurs sont précieux. Bordeaux a la chance incroyable d'attirer pendant un mois des professionnels du monde entier pour déguster et échanger. Nous parlons du vin, pas seulement des prix et des stratégies commerciales. Nous partageons l'histoire de chaque millésime. Il est essentiel de réenchanter cette période. Depuis quelques années, nous observons un retour à la raison sur les prix, une tendance qu'il faut maintenir. Le millésime 2025 est exceptionnel. Il marque peut-être une nouvelle ère avec des vins plus frais, moins axés sur l'opulence. Bordeaux sait innover. Lafite propose des vins délicats et n'a jamais succombé à la mode des vins parkerisés. Notre 2025 affiche 12,5 degrés, le taux d'alcool le plus bas depuis mon arrivée en 2016. C'est un grand millésime pour reconquérir ceux qui ont délaissé le bordeaux. »

Justification des prix et évolution des marchés

Les bouteilles de Lafite Rothschild atteignent des centaines d'euros, que dites-vous aux consommateurs pour expliquer ces tarifs ? « Certains éléments dépendent de nous, d'autres non. Les coûts de production, la transition vers le bio, la hausse des matières premières influencent les prix. Une partie est liée aux marchés extérieurs. De grands bourgognes et italiens sont dans une situation similaire. Oui, ce sont des vins chers. Certains amateurs pourront peut-être s'offrir un Lafite pour une occasion spéciale. Ouvrir une grande bouteille est un moment magique qui éveille l'esprit et enrichit l'existence. Nous avons aussi beaucoup œuvré, notamment en Chine où mon père s'est rendu très tôt. Globalement, la spéculation sur nos vins a diminué. La bulle asiatique s'est quelque peu résorbée. Nous avons probablement atteint un plateau. »

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Relancer le sauternes et initiatives locales

Vous possédez Rieussec, un grand sauternes. Comment faire pour relancer cette appellation ? « Les liquoreux, complexes à produire, peuvent être magiques. Mais leur moment de consommation n'est pas clairement défini : à Noël avec le foie gras ? Au dessert ? Nous avons repensé Rieussec avec une bouteille adaptée à l'apéritif et un bouchon facile à remettre. L'idée est que le sauternes ne soit pas réservé à un seul repas mais puisse se conserver au frigo et être servi selon les occasions. Un verre peut suffire. La modération n'est pas triste. Nous devons en proposer davantage au verre dans les restaurants, comme le fait Yquem. Des marchés comme l'Italie et le Japon redécouvrent cet amour pour les liquoreux. »

Pourquoi avez-vous lancé en 2025 une opération de tutorat avec des propriétés locales ? « Cette initiative, baptisée Vignerons Avenir, me tient à cœur pour montrer que nous ne sommes pas dans une tour d'ivoire. Avec Pétrus, Cheval Blanc et Yquem, nous soutenons quatre viticulteurs porteurs de projets à la vigne, au chai ou sur le plan commercial. Nos équipes leur apportent une expertise précieuse. Le dialogue permet d'avancer ensemble. Ces vignerons, qui incarnent la diversité de nos territoires bordelais, prennent du recul pour prioriser leurs actions et définir leur stratégie. Après une première expérience en 2025, nous sélectionnons les candidats pour 2026. Bordeaux ne se limite pas aux grands crus classés comme le nôtre. »

Vœux pour l'avenir et vision à long terme

Que faut-il vous souhaiter pour l'avenir ? « À court terme, éviter le gel cette année ! Ensuite, que nous continuions à prendre plaisir à boire du bon vin. Que notre viticulture persévère à expliquer ses terroirs, où tout est nuance et diversité, dans un monde qui voit souvent tout en noir ou blanc, ce qui nous affecte profondément. Notre famille est à Lafite depuis 1868, nous travaillons pour les cent prochaines années. »

Notes : Éric de Rothschild a dirigé Lafite Rothschild de 1975 à 2018. Le nouveau cuvier est conçu par l'architecte Bernard Quirot, basé en Haute-Saône. Le groupe Domaines Baron de Rothschild (DBR) comprend notamment les châteaux Lafite Rothschild, Duhart-Milon, L'Évangile, Rieussec, et des domaines en France, au Chili, en Argentine et en Chine.