Le paradoxe insoutenable de Sainte-Soline : inondations généralisées mais réserves d'irrigation vides
La situation atteint des sommets d'absurdité à Sainte-Soline, où les agriculteurs, déjà traumatisés par l'hystérie nationale entourant leurs exploitations, sont poussés au bord de la crise de nerfs. Alors que le Salon de l'agriculture ouvre ses portes et que le Premier ministre promet une « loi d'urgence agricole » censée résoudre la question brûlante de l'accès à l'eau, douze agriculteurs des Deux-Sèvres contemplent, les pieds dans l'eau d'un département inondé, leur réserve d'irrigation rester désespérément vide.
Un paradoxe météorologique et administratif
À Sainte-Soline, il pleut abondamment. Depuis le 8 janvier, plus de 500 millions de mètres cubes d'eau se sont déversés sur les 200 000 hectares concernés par les projets de retenues de substitution du Marais poitevin, selon l'Institution Interdépartementale du Bassin de la Sèvre Niortaise. Pourtant, il n'en aurait fallu que 6 millions pour remplir les 16 bassines initialement prévues. Le projet, validé en 2018, défraie la chronique depuis quatre ans. Seules quatre « bassines » ont été construites depuis que l'État a donné son feu vert. La plus emblématique, celle de Sainte-Soline – violemment attaquée par des opposants en 2023 –, d'une capacité de 630 000 m³, est aujourd'hui vide. Non pas à cause du manque d'eau, mais à cause d'une énième décision de justice.
« C'est incompréhensible, ubuesque, désespérant… », s'étouffe Ludovic*, qui témoigne sous un nom d'emprunt par peur des représailles des activistes « anti-bassines ». Une peur justifiée : depuis que les militants de Bassines Non Merci et des Soulèvements de la Terre se sont emparés du sujet en 2021, les menaces, harcèlements, violences et dégradations de matériel n'ont jamais cessé.
L'outarde canepetière, arme politique inattendue
Le 20 février, les nappes phréatiques débordent et les piézomètres s'affolent – l'eau s'évacuant vers la mer en volumes pharaoniques. Mais Ludovic* le sait déjà : cet été 2026, il ne pourra pas arroser ses cultures. « Nos forages ont été condamnés avant la mise en eau de la réserve, c'était l'une des conditions de l'accord », explique-t-il. « Les accès ont été bouchés, les infrastructures détruites… Et comme aucune culture ne pousse sans eau, nos récoltes sont condamnées. » Il estime la perte de chiffre d'affaires, pour lui seul, à 150 000 euros.
Le projet avait pourtant été instruit pendant des années. Une étude d'impact réalisée dès 2015 avait été validée par les services de l'État, avant la signature du protocole en 2018 – par toutes les parties concernées, y compris les associations environnementales. Tous les recours avaient été examinés par les juridictions administratives et purgés. Le cadre général des retenues avait même été validé par le Conseil constitutionnel.
Mais quelques mois après la première manifestation violente en 2022, le Conseil national de la protection de la nature (CNPN) s'est auto-saisi du dossier – alors que le chantier était déjà engagé. Il a estimé qu'une étude spécifique « espèces protégées », centrée sur l'outarde canepetière, aurait dû être réalisée. Sur la base de cet avis, la FNE17 a saisi le tribunal administratif. En décembre 2024, la cour administrative d'appel de Bordeaux a suspendu l'autorisation : les juges ont retenu que le projet était « de nature à détruire tout ou partie de l'habitat » de l'outarde canepetière, ignorant manifestement que la retenue de Sainte-Soline était déjà construite et en cours de remplissage à 58%.
Une étude impossible à réaliser
La Coopérative de l'eau a contacté quatre-vingts bureaux professionnels pour réaliser la nouvelle étude exigée. Tous ont refusé, craignant les violences des opposants. Les hydrogéologues du BRGM travaillant sur les retenues, agressés et harcelés, ont dû être placés plusieurs mois sous protection policière. Un seul bureau a finalement accepté, et l'étude est en cours. Elle coûte 150 000 euros, à la charge de la Coopérative de l'eau, c'est-à-dire des agriculteurs irrigants.
Pourtant, un comptage réalisé en 2024 par le Groupe ornithologique des Deux-Sèvres a déjà montré qu'il y avait aujourd'hui plus d'outardes qu'au moment de l'étude d'impact de 2015. « À terme, je pense qu'on pourra même démontrer que l'irrigation favorise l'outarde », estime Ludovic*. « Les cultures irriguées l'été créent de la fraîcheur, de la nourriture, des abris. L'outarde, c'est un oiseau des plaines cultivées. Elle a besoin de nous. »
Des compensations contradictoires et coûteuses
Aujourd'hui, la retenue de Sainte-Soline reste vide. Même si les nappes phréatiques débordent, les agriculteurs n'ont pas le droit de la remplir en attendant les résultats de l'étude. Mais ce n'est que le début des problèmes. Pour que le projet soit autorisé, ils ont dû accepter une liste de mesures compensatoires :
- Planter des haies
- Créer des bandes enherbées
- Passer en agriculture HVE (Haute Valeur Environnementale)
- Mettre en place des jachères
- Déséquiper et boucher leurs propres forages de pompage
Maintenant, le CNPN réclame des compensations supplémentaires : 80 hectares à mettre en jachère permanente pour l'outarde. « Et ces jachères – tenez-vous bien –, doivent être sans haies, pour ne pas gêner l'outarde dans son vol ! », s'indigne Ludovic*. « Sans haies… Alors qu'il y a deux ans, on nous a demandé d'en planter. On a planté les haies. Maintenant il faut des espaces sans haies. On nous change les règles en cours de route, et à chaque changement de règle, c'est encore nous qui payons. »
Une facture astronomique et une sécurité impossible
Financièrement, le coût est astronomique. Le prix du mètre cube d'eau, déjà de 35 centimes, va augmenter de 8 centimes supplémentaires. La Coopérative devra indemniser les agriculteurs qui mettront leurs terres en jachère à hauteur de 650 euros par hectare et par an, pendant trente ans. 80 hectares, 650 euros, 30 ans : cela représente 1,56 million d'euros. Avec les autres frais, on arrive à 2,2 millions d'euros rien que pour ces compensations.
À cela s'ajoute une autre contrainte : l'autorisation unique de prélèvement en eau impose une réduction de 17% du volume disponible. La réserve ne sera donc jamais remplie à 100%. « Ce que nous avons construit, ce pour quoi nous avons payé pendant quinze ans, n'est plus un outil économiquement rentable », déplore Ludovic*.
La sécurisation du site pose également problème. Dans les 35 centimes du mètre cube, les agriculteurs assument aussi le coût de la sécurisation : grillage, barrières, caméras, détecteurs de mouvement. Cela représente 5 centimes du mètre cube chaque année – soit 31 000 euros par an. Mais à cause des contraintes Natura 2000 et de la zone ZPS (Zone de Protection Spéciale), ils n'ont pas le droit de broyer et d'entretenir les abords de la réserve entre le 1er avril et le 31 août. Les herbes poussent librement, très haut, déclenchant en permanence les détecteurs de mouvement.
Une pression psychologique insoutenable
« C'est un enfer », confie Ludovic*. « Depuis quatre ans, nous vivons sous une pression qui n'est plus tenable. Nous restons des êtres humains. Il y a la peur des dégradations – permanente, quotidienne. Des gens du coin ne nous adressent plus la parole. Nos opposants nous surveillent en continu, avec des drones, des jumelles… »
Les agriculteurs ont vécu des moments très difficiles lors des deux grandes manifestations des Soulèvements de la Terre, avec des forces de l'ordre partout, les routes barrées dans un rayon de 4 kilomètres autour de la réserve. « Pour rentrer chez soi ou aller à la ferme, il fallait présenter un justificatif de domicile. Chez soi. En France. »
Les familles des agriculteurs participent à un groupe de parole monté par la Mutualité sociale agricole avec un psychologue. « Ça vous donne une idée du niveau de détresse dans lequel nous vivons », conclut Ludovic*. En décembre dernier, le préfet des Deux-Sèvres est venu les écouter. Mais il n'a aucune solution à proposer.



