L'invention de la margarine : une histoire varoise née d'une commande de Napoléon III
Saviez-vous que l'inventeur de la margarine était un chimiste originaire du Var ? Cette pâte à tartiner, aujourd'hui consommée par des millions de personnes, n'a pas été créée pour des raisons de santé. Son origine est profondément politique, économique et militaire.
Une invention impériale pour remplacer le beurre
En 1869, la France de Napoléon III traverse une période de mutation industrielle intense. Le beurre, pilier de la cuisine française, est devenu une denrée rare, chère et qui se conserve mal, particulièrement lors des déplacements des troupes militaires. L'empereur lance alors un défi ambitieux : découvrir un produit capable de remplacer le beurre ordinaire pour la marine et les classes laborieuses.
Ce produit devait présenter un prix de revient modique et pouvoir se conserver longtemps sans développer le goût âcre et l'odeur forte caractéristiques du beurre vieilli. C'est dans ce contexte que Napoléon III s'adresse à un chimiste français déjà reconnu pour ses travaux : Hippolyte Mège-Mouriès.
Le parcours du chimiste varois Hippolyte Mège-Mouriès
Né le 24 octobre 1817 à Draguignan dans le Var, Hippolyte Mège commence ses études dans sa ville natale avant d'entrer en apprentissage chez un pharmacien à l'âge de seize ans. Il poursuit sa formation à Aix puis à Paris, où il travaille dans l'officine de M. Jourdain. Après avoir obtenu son examen le 1er avril 1838, il devient pharmacien à l'Hôtel-Dieu de Paris, poste qu'il occupe jusqu'en 1846.
Parallèlement à ses activités pharmaceutiques, Mège effectue des recherches en chimie appliquée. Le 2 septembre 1848, il dépose un premier brevet concernant un procédé d'extraction et de raffinage du sucre contenu dans la canne, la betterave ou autres plantes. Fort de cette réussite, il abandonne définitivement la pharmacie pour se consacrer entièrement à la chimie.
En 1852, alors que d'autres inventeurs portant le nom de Mège émergent, il décide d'ajouter à son patronyme celui de sa mère, signant désormais ses recherches sous le nom de Mège-Mouriès. À partir de 1854, il s'intéresse à la panification et parvient à mettre au point un pain blanc irréprochable permettant d'améliorer le rendement du pain destiné à l'armée française. Cette découverte lui vaut la grande Médaille d'Or de la société d'agriculture en 1858.
La création de l'oléo-margarine
En 1869, Mège-Mouriès répond au défi lancé par Napoléon III, soucieux de maintenir la paix sociale et de garantir la vigueur de ses soldats. Le chimiste travaille au sein de la ferme impériale de Vincennes, où il produit l'oléo-margarine, la première margarine de l'histoire. Le terme margarine provient du grec margaron, qui signifie blanc de perle, en référence à la couleur du produit.
Le 15 juillet 1869, Hippolyte Mège-Mouriès dépose le brevet d'invention n° 86-480 pour la fabrication d'un beurre artificiel à base de graisses animales et d'huile végétale. Ce brevet est officiellement approuvé en 1872 par le Conseil d'hygiène et de salubrité du département de la Seine.
Une gloire éphémère et un brevet cédé
Cette invention vaut à Mège-Mouriès un semblant de gloire : il est fait Chevalier de la Légion d'honneur par l'empereur lui-même. Cependant, la guerre franco-allemande de 1870 l'empêche de profiter pleinement de sa découverte. Contraint par les circonstances, il cède son brevet en 1871 à l'entrepreneur néerlandais Margarine Unie, qui deviendra plus tard le géant Unilever.
Hippolyte Mège-Mouriès meurt le 31 mai 1880 à Neuilly-sur-Seine, dans le dénuement et l'indifférence générale. Il est inhumé au cimetière du Père-Lachaise. Pourtant, son invention connaîtra un succès mondial, transformant la margarine en pilier de l'industrie agroalimentaire.
Les autres contributions de Mège-Mouriès à la nutrition
Avant la margarine, Hippolyte Mège-Mouriès s'était déjà distingué par d'autres travaux en matière d'alimentation. En 1852, il lance sur le marché un produit à base de phosphate de calcium et de protéines, qui lui vaut un prix d'encouragement de 500 francs décerné par l'Académie des sciences.
En 1875, il obtient un brevet pour des conserves de bœuf, et quelques mois avant son décès en 1880, il dépose un dernier brevet sur l'utilisation du sel de mer en nutrition humaine. Si le terme de diététique n'existe pas encore à son époque, Mège-Mouriès en jette incontestablement les premières bases.
Le succès commercial de la margarine
Après son autorisation de mise sur le marché en avril 1872, la margarine est soumise à une condition obligatoire : en aucun cas elle ne devait être nommée beurre. Grâce à son prix modique – entre 1,20 et 1,40 franc la livre, alors que le beurre coûtait entre 3 et 8 francs –, la margarine connaît rapidement un certain succès et gagne de fervents partisans.
Ce succès est tel qu'il donne lieu à de nombreuses contrefaçons, comme le relate un article de presse de 1874 intitulé Curiosité, qui fait entrer le faux-beurre dans la catégorie des faits divers. Ainsi, cette invention française, née de l'esprit d'un Dracénois, a non seulement répondu à un besoin impérial mais a également marqué durablement l'histoire de l'alimentation mondiale.



