Bordeaux : l'IA révèle les signatures chimiques uniques des grands crus
L'IA dévoile les signatures chimiques des vins de Bordeaux

Bordeaux : l'IA révèle les signatures chimiques uniques des grands crus

À Bordeaux, un rêve d'œnologue prend forme grâce aux avancées technologiques. Stéphanie Marchand, professeure d'œnologie à l'Institut des sciences de la vigne et du vin (ISVV) de Villenave-d'Ornon, dirige des recherches révolutionnaires pour identifier les signatures chimiques des vins et comprendre comment chaque cru est l'expression d'un terroir spécifique.

Une machine à décrypter l'origine des vins

L'objectif ultime serait de pouvoir déposer une simple goutte de vin dans un appareil qui analyserait instantanément ses composants chimiques et révélerait sa provenance : Mouton Rothschild, Haut-Marbuzet ou château Climens. Si cette vision n'est pas encore réalité, les travaux de l'équipe bordelaise en rapprochent considérablement la science.

Après des premiers résultats probants obtenus il y a deux ans, Stéphanie Marchand perfectionne actuellement son outil d'analyse révolutionnaire en collaboration avec Alexandre Pouget et ses équipes de neuroscientifiques de l'Université de Genève en Suisse. Cette coopération transdisciplinaire ouvre de nouvelles perspectives dans la compréhension fine des vins.

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Sept châteaux, sept signatures distinctes

Les chercheurs ont travaillé sur des échantillons provenant de sept châteaux bordelais, couvrant plusieurs millésimes étalés sur une vingtaine d'années. Grâce à l'utilisation de chromatographes - des machines permettant de séparer les différentes substances présentes dans un mélange - ils ont réussi à mettre en évidence une identité chimique propre à chaque propriété.

"En déposant sur un graphique les données obtenues à la suite des analyses sur les arômes des vins, nous avons vu se dessiner sur les écrans des ordinateurs sept nuages de points, chacun correspondant à un des châteaux", explique Stéphanie Marchand.

L'intelligence artificielle au service de l'œnologie

Cette découverte n'aurait pas été possible sans l'apport crucial de l'intelligence artificielle. La puissance de calcul des algorithmes contemporains permet de traiter des millions de données et de leur faire révéler leurs secrets. Deux observations majeures émergent de cette recherche.

Premièrement, chaque nuage intègre les différents millésimes, démontrant que chaque cru possède une signature propre qui transcende l'âge et les effets du temps. Deuxièmement, un château n'est pas identifié par la simple présence ou absence de molécules spécifiques, mais par son équilibre général et sa complexité intrinsèque.

"Un grand vin est plus que la simple somme des éléments qui le constituent", souligne la chercheuse, mettant en lumière la subtilité des équilibres qui caractérisent les vins d'exception.

La preuve scientifique du terroir

"Tout ça est la mise en évidence des terroirs différents de chacune des exploitations", se réjouit Stéphanie Marchand. La confirmation vient du positionnement des sept nuages de points sur les graphiques : trois se regroupent d'un côté et quatre de l'autre, correspondant parfaitement à la répartition géographique des châteaux étudiés.

Quatre propriétés sont situées sur la rive gauche de la Garonne (Médoc/Graves) tandis que les trois autres se trouvent sur la rive droite (Saint-Émilionnais). Ces travaux établissent scientifiquement le rapport entre un terroir spécifique et le vin qu'il produit, validant ainsi le concept de "typicité" cher aux appellations d'origine contrôlée (AOC).

Perspectives et applications pratiques

Alors que ces recherches se concentrent actuellement sur l'analyse des arômes, elles pourraient être étendues au décryptage des molécules liées aux tanins et à la structure des vins. Cette évolution nécessiterait cependant des financements supplémentaires.

Stéphanie Marchand envisage déjà des applications concrètes pour les viticulteurs : "On pourrait voir si en modifiant telle ou telle pratique de travail le vin change d'identité ou pas. Ce qui revient à évaluer les marges de manœuvre du vigneron, jusqu'où peut-il prendre des risques ?"

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Des questions cruciales se posent notamment concernant la réduction des sulfites pendant les vinifications ou l'adaptation au réchauffement climatique. Ces changements modifieront-ils la carte d'identité chimique des vins ? La recherche apportera bientôt des éléments de réponse.

L'IA transforme la viticulture mondiale

L'intelligence artificielle ne se limite pas à l'analyse chimique des vins. Stéphanie Marchand note que la communauté scientifique viticole mondiale a produit pas moins de 150 articles sur le sujet en 2025, contre seulement deux ou trois par an il y a peu de temps encore.

Grâce à ces technologies, il est désormais possible de détecter précocement des maladies comme le mildiou en analysant finement les couleurs des feuilles de vigne sur des images aériennes, avant même que l'œil humain ne puisse percevoir les symptômes.

"Grâce à l'IA, on commence à percer les secrets des grands vins. Mais je pense qu'il restera toujours une magie, celle des équilibres subtils", conclut l'experte, rappelant que la science ne pourra jamais totalement capturer l'essence mystérieuse qui fait la grandeur des plus beaux crus.