Le prix de la passion agricole : trois témoignages poignants au Salon de Paris
Ils sont trois éleveurs de Nouvelle-Aquitaine, tous dans la cinquantaine, présents au Salon international de l'agriculture à Paris. Trois parcours distincts, trois passions profondément ancrées, et des revenus plus ou moins stables arrachés à la terre avec détermination. Quel est le véritable coût pour être paysan aujourd'hui ? Peut-on vivre correctement de ce métier passion, souvent critiqué en période d'abondance mais célébré quand les rayons se vident ? Quels sacrifices familiaux, sociaux et économiques sont nécessaires pour quels revenus, quelles satisfactions et quels retours sur investissement ?
Qu'ils aient repris le sillon tracé par leurs parents ou grands-parents, ou qu'ils aient plongé les mains dans la terre après une carrière professionnelle plus conventionnelle, ces trois agriculteurs rencontrés au Salon ont sué sang et eau pour maintenir et développer leurs exploitations. Ils ont constamment cherché la martingale, les bonnes idées, et consenti d'importants sacrifices pour que leur passion porte enfin ses fruits.
Frédéric, l'éleveur de Limousines qui passe le relais à ses fils
Pour la première fois qu'il monte au Salon international de l'agriculture à Paris depuis la Haute-Vienne, Frédéric Brun est venu les mains dans les poches, en train, et sans ses Limousines. Une année particulière où les bovins ont été exclus du salon par crainte de la dermatose nodulaire contagieuse bovine. Mais même si les vaches avaient eu voix au chapitre comme les autres années, l'éleveur et sélectionneur de la race à Saint-Victurnien serait venu seul, et pas avant 2026.
« En réalité, si je peux être à Paris et déserter pendant quelques jours mon exploitation composée de 150 têtes de la race limousine et de 350 hectares de terre, c'est bel et bien parce que mes fils Maxence, 21 ans, et Killian, 20 ans, se sont installés depuis le 1er février. J'ai passé le relais. Je reste encore deux petites années auprès d'eux, puis je vais m'effacer. Ils ont un bon outil, des valeurs, dont le respect de l'environnement. Ils vont pouvoir s'amuser. »
À 50 ans, Frédéric Brun regarde le chemin parcouru avec une certaine satisfaction, qu'il vient partager avec le public sur le stand de l'interprofession de la viande, Interbev. Il a commencé modestement, avec une vingtaine d'hectares et quelques têtes, juste à côté de l'exploitation familiale.
« Au début, on cherche à s'agrandir pour produire plus, mais ce n'est pas ce qui est le plus rentable. J'ai rapidement compris qu'il fallait s'agrandir petit à petit en optimisant son système. » Pour lui, l'optimisation est passée par la recherche de l'autonomie alimentaire pour ses bêtes, tout en investissant progressivement dans la technologie. « On se libère des intrants, on gagne du temps et de l'argent. »
Il conserve encore un « levier sous le coude » : la vente directe. Il reconnaît également que sans le soutien familial, rien n'aurait été possible. « La clé, au début, c'est d'avoir un conjoint qui ramène un salaire. Quand on se lance dans l'agriculture, on embarque toute la famille. » Sa propre famille a visiblement été touchée par le virus de l'agriculture.
Benoît, le vigneron qui a interdit à ses enfants de reprendre l'exploitation
Sans le salaire de son épouse, Benoît Soulies n'aurait pas pu se permettre sa petite « fantaisie », ou plutôt son rêve : planter des vignes à 45 ans, après une vie dans la construction de chalets en bois. Il possédait quinze hectares en appellation Fronsac, à Saillans, en Gironde, jusqu'à cette année, où il vient d'en arracher cinq. S'il a basculé du pavé dans les champs, « c'est par amour de la nature et des bêtes ».
Pour s'en sortir grâce à la diversification, il a investi en 2022 dans une vingtaine de moutons d'une race rustique menacée de disparition, la Southdown. « L'hiver, mes moutons font le ménage entre les rangs de vignes et l'été, ils sont au pré. J'ai également un petit élevage de poules et je viens de planter un hectare d'oliviers… »
Benoît ne se verse pas de salaire. Juste de quoi payer les cotisations. C'est la même situation depuis dix ans. Il a rejoint le réseau Bienvenue à la ferme et s'est lancé dans la vente directe et les circuits courts. Il réfléchit même à se lancer dans la transformation. Des regrets ? « Non, je ne regrette pas ma reconversion. Je suis bien sur mes terres. Par contre, j'ai interdit à mes enfants de reprendre l'exploitation. Je ne veux pas qu'ils bossent toute leur vie pour des clopinettes. Moi, j'ai attendu d'avoir une vie professionnelle remplie avant. »
Pourtant, Benoît Soulies n'affiche pas la tête du malheureux. C'est son premier salon et il est monté accompagné… d'une de ses protégées, qui participe au concours de la race Southdown. Il la caresse, la cajole, l'embrasse juste avant de monter sur le ring. « Ce n'est pas pour dire, mais c'est quand même la plus belle… » murmure-t-il. Le bonheur est parfois dans le foin.
Marc, le fromager qui a transformé son modèle économique
Cinquième année que Marc Dupont vient au Salon international de l'agriculture, au stand de la filière, la Route des fromages de chèvre de la Nouvelle-Aquitaine, dans le hall des régions. Marc et son épouse, installés en Gaec à Beaulieu-sous-Parthenay, dans les Deux-Sèvres, fabriquent du mothais sur feuille. Ce même fromage qui a obtenu son signe officiel en 2024 et pour lequel Marc va chercher ses feuilles de châtaigne en forêt.
À 59 ans, cet agriculteur qui élève 200 chèvres et 65 Charolaises et cultive 120 hectares de terres a lui aussi dû inventer son modèle pour s'en sortir. « La solution, ça a été de créer de la plus-value en faisant de la transformation. Mes parents transformaient eux aussi le lait de chèvre, mais la fromagerie était une des pièces de la maison ! Les temps ont changé, les investissements et les normes aussi. »
C'est en 2010, avec la fin de l'indemnité compensatoire de handicaps naturels (ICHN), que les Dupont ont développé transformation et vente directe sur les marchés. « Jusque-là, depuis le début des années 1990, on survivait avec les primes… » Il a fallu embaucher de la main-d'œuvre – deux salariés – et changer radicalement de modèle.
« L'intérêt, c'est qu'en transformant et vendant sans intermédiaire, on fixe nous-mêmes nos prix et on est encore moins cher que la grande distribution ! Avant, pour tenter de gagner sa vie, il fallait augmenter les volumes, le nombre d'animaux et les hectares. On traquait le gain de productivité. Aujourd'hui ce sont la valeur ajoutée et la qualité de nos produits qui nous font vivre. »
Ces trois parcours illustrent parfaitement les défis et les adaptations nécessaires pour vivre de l'agriculture aujourd'hui. Entre transmission familiale réussie, reconversion difficile mais assumée, et transformation du modèle économique, chacun a trouvé sa propre voie pour concilier passion et viabilité économique.



