Les haies, un enjeu politique et agricole majeur
Élément central du paysage rural français, la haie est devenue un sujet politique brûlant depuis la crise agricole de l'hiver 2024. Pourquoi continue-t-on d'arracher ces alignements d'arbustes et d'arbres ? Pourquoi les replante-t-on massivement ? Regard sur la réalité complexe en Charente-Maritime, département emblématique de ces tensions.
Des promesses politiques aux réalités administratives
En janvier 2024 à Montastruc-de-Salies, en Haute-Garonne, le Premier ministre Gabriel Attal énumérait une série de mesures pour apaiser la colère agricole. Parmi elles, la simplification des réglementations concernant les haies. « J'ai découvert qu'il y avait quatorze réglementations. Comment s'y retrouver quand on est agriculteur ? On va passer de quatorze à une », promettait alors le représentant du gouvernement. En réalité, il existe treize dispositions à considérer pour qui souhaite arracher une haie.
Deux ans plus tard, le décret sur les nouvelles règles relatives à la destruction des haies n'est toujours pas appliqué. Programmé pour entrer en vigueur le 30 mars, il est actuellement en cours d'examen par le Conseil d'État. Ce texte reprend l'idée d'un guichet unique et le principe de compensation : ce qui est coupé doit être remplacé par la plantation d'un linéaire au moins équivalent.
Cette mesure suffira-t-elle à endiguer les arrachages ? Les associations environnementales craignent l'effet inverse. Entre 2017 et 2022, 23 500 kilomètres de haies ont été supprimés chaque année en France, selon les estimations disponibles.
La situation contrastée en Charente-Maritime
Éric Cirou, chargé de mission agroforesterie et paysage à la Chambre d'agriculture Charente-Maritime/Deux-Sèvres, apporte un éclairage local. Cet organisme instruit les dossiers du dispositif EVA 17 pour les agriculteurs et les particuliers, programme financé par le Département.
L'expert estime qu'on est « plutôt excédentaire sur les dix dernières années » en termes de plantations par rapport aux arrachages. Cependant, il s'agit d'une estimation, faute d'un observatoire de la haie qui fournirait des données chiffrées et incontestables.
En création nette (hors compensation des haies arrachées), 70 kilomètres ont été plantés en milieu naturel ou agricole dans le département en 2024, et 38 kilomètres supplémentaires sont prévus pour 2025.
Un paysage profondément transformé
Malgré ces efforts de plantation, les brèches se sont multipliées au fil des décennies dans le paysage bocager. Avec la mécanisation et la spécialisation de l'agriculture qui privilégient de grandes parcelles, 60% du maillage arboré du département a disparu depuis 1950, précise Éric Cirou.
En certains lieux, comme la plaine céréalière d'Aunis, le paysage est désormais dégagé à perte de vue, sans le moindre rideau arbustif. Cette transformation radicale a des conséquences écologiques majeures.
Les raisons complexes des arrachages et plantations
Le mouvement de destruction a ralenti à la fin du XXe siècle avec l'essor de l'agriculture biologique. Cette dernière a redécouvert l'utilité des haies comme habitats pour les insectes carabiques, les chauves-souris et les mésanges, précieux auxiliaires dans la lutte contre les ravageurs des cultures.
Aujourd'hui, les plantations intéressent tous les types d'exploitations agricoles. Les haies représentent un atout pour :
- La production de bois
- La qualité des sols
- La résistance à la sécheresse
- La protection du cheptel contre la chaleur
« Avec le changement climatique, on plante aussi pour protéger le cheptel de la chaleur. Un bovin qui lutte contre la chaleur produit moins de lait ou grossit moins. On parle bien d'aide à la production agricole dans ce cas de figure », explique-t-on à la Chambre d'agriculture.
Pourtant, les arrachages continuent de façon éparse pour diverses raisons :
- Vieillissement de la haie (création artificielle nécessitant renouvellement)
- Coût d'entretien élevé
- Maximisation des rendements par gain de superficie
- Suppression de l'ombrage pour certaines cultures
Lorsqu'ils sont déclarés, les arrachages sont compensés sans financement public. Mais certains passent manifestement sous les radars des autorités.
Les programmes de plantation en action
Le programme EVA 17, lancé au tournant des années 2000, associe le Conseil départemental de Charente-Maritime et la Chambre d'agriculture, avec le soutien de l'Agence de l'eau. En 25 ans, ce dispositif a permis :
- La plantation de 733 kilomètres de haies
- La création de 42 hectares de bosquets
- Pour la campagne 2025-2026, 22,7 km de haies déjà plantés
Le Département finance ces opérations à hauteur de 250 000 euros en 2025, tandis que la Chambre d'agriculture instruit les dossiers, achète les plants et assure le suivi technique.
Parallèlement, le programme « 1 000 palisses » de la maison Hennessy a permis la création de plus de 10 km de haies en Charente-Maritime l'an passé. Quant au « pacte pour la haie » initié par l'État en 2024, il a donné lieu à 51 dossiers engagés pour un total prévisible de 70 km de haies.
À fin 2025, 22 dossiers ont été payés pour 20 km de haies plantés. La réalisation des projets engagés en 2024 peut s'échelonner jusqu'à mi-2027. Cependant, l'opération semble actuellement en suspens, et son prolongement n'est pas connu alors que le pacte porte officiellement sur la période 2024-2030.
Cette situation illustre les tensions persistantes entre volonté politique, réalités agricoles et impératifs écologiques, dans un contexte où chaque kilomètre de haie compte pour la biodiversité et la résilience des territoires.



