Le baptême du feu ministériel au Salon de l'agriculture de Paris
À peine nommé ministre de l'Agriculture, du Développement rural et des Productions vivrières de la Côte d'Ivoire, Bruno Nabagné Koné effectue son baptême du feu sur la scène internationale. Le Salon international de l'agriculture (SIA) à Paris accueille le pays comme invité d'honneur, offrant une vitrine prestigieuse mais révélant aussi les tensions d'une filière cacao sous pression.
Sur un pavillon de 550 m², la richesse des productions ivoiriennes est exposée avec force. Le cacao, pilier économique national, côtoie la noix de cola et l'attiéké, illustrant la diversité agricole du pays. Mais derrière cette présentation soignée se cache une réalité plus complexe : stocks accumulés, chute des cours mondiaux et demande atone mettent à l'épreuve le modèle économique ivoirien et sa place dominante sur le marché mondial.
Une filière stratégique en difficulté
Dans ce contexte délicat, le ministre a accordé une interview exclusive revenant sur les choix stratégiques du pays. « C'est pour moi un défi et en même temps une opportunité », confie Bruno Nabagné Koné. « Être pays invité d'honneur offre une visibilité encore plus grande et la possibilité de présenter le potentiel de notre pays en matière agricole ».
Pourtant, les défis sont immenses. Le cacao emploie directement un million de producteurs et fait vivre six millions de personnes, mais la filière traverse une crise profonde. « Ces difficultés ne datent pas d'hier », reconnaît le ministre. « Il y a 40 ans déjà, le président Houphouët-Boigny dénonçait la dégradation des termes de l'échange. Aujourd'hui encore, un déséquilibre persiste entre les acteurs en fin de chaîne et les producteurs ».
Stratégies de stabilisation et transformation locale
Face à cette situation, la Côte d'Ivoire a mis en place plusieurs mécanismes de régulation :
- Un différentiel de revenu décent (DRD) de 400 dollars la tonne imposé aux acheteurs
- Un prix d'achat bord-champ fixé par l'État, actuellement à 2800 FCFA pour la campagne principale 2025-2026
- La constitution de réserves par le Conseil café-cacao pour amortir les chocs des baisses de prix
La transformation locale apparaît comme une priorité absolue. « Aujourd'hui, nous approchons le taux de 40 % de première et deuxième transformation au niveau local », précise le ministre. « La capacité de transformation installée s'élève à près de 50 %. Ce qui nous conforte dans notre ambition de transformer au moins 50 % de la production à l'horizon 2027 ».
Crise logistique et réponse gouvernementale
La situation s'est compliquée récemment avec des problèmes logistiques majeurs. En janvier, des camions chargés de cacao ont stationné pendant plusieurs semaines devant le Port Autonome d'Abidjan, dégradant probablement la qualité du produit.
« Nous avons dû faire face à une quantité de cacao plus importante que prévu », explique Bruno Nabagné Koné. « Sans doute le prix élevé fixé en Côte d'Ivoire a créé un appel d'air du cacao venant de pays voisins. La deuxième explication est liée aux aspects logistiques et au financement ».
Le gouvernement a réagi rapidement :
- Engagement à acheter 100 000 tonnes de stock en surplus
- Mise en œuvre de mesures pour fluidifier le transport vers les ports
- Annonces imminentes sur le prix de la campagne intermédiaire
Défis environnementaux et avenir de la filière
Avec la future loi européenne sur la déforestation et les enjeux du changement climatique, la Côte d'Ivoire adapte sa stratégie. « Depuis plusieurs années, la Côte d'Ivoire a pris des mesures pour stopper la déforestation et même pour accroître son couvert forestier », assure le ministre.
Les innovations agricoles jouent un rôle crucial :
- Développement de variétés à haut rendement comme le cacao Mercedes (3 à 4 fois plus productif)
- Recherche sur des cacaoyers résistants au changement climatique
- Rajeunissement des vergers avec des variétés à cycle de production raccourci
La question sociale reste centrale. « Seul 6 % du prix du produit final revient aux cacaoculteurs », déplore Bruno Nabagné Koné. « Il suffit de voir le travail fourni par ces producteurs et les conditions dans lesquelles ils vivent pour comprendre qu'il y a une réelle injustice ».
Pour attirer et retenir les jeunes dans les plantations, le ministre mise sur une rémunération attractive. « Ce qui permettra le plus facilement de maintenir ces jeunes dans les plantations, c'est le pouvoir d'achat et le revenu », insiste-t-il. « Pour cette raison, nous nous battons sur le prix payé aux producteurs. C'est la meilleure façon de perpétuer la culture du cacao ».
Alors que le Ghana, deuxième producteur mondial, a déjà annoncé une réduction du prix d'achat pour la campagne intermédiaire, la Côte d'Ivoire s'apprête à faire ses propres annonces. Dans un marché mondial volatile, le pays maintient son ambition de rester le premier producteur mondial tout en protégeant ses producteurs et en modernisant sa filière.



