Un Salon amputé et un secteur en souffrance
On ignore encore laquelle des 3 000 bêtes présentes au Salon, en cette année critique, le président flattera devant les caméras. Un mouton, une chèvre, un cheval de trait ? L’épidémie de dermatose nodulaire contagieuse (DNC), qui a enflammé le monde agricole ces derniers mois, est désormais jugulée : l’ensemble des restrictions ont été levées vendredi, et aucun nouveau cas n’a été observé depuis le 2 janvier. Mais elle a laissé des traces profondes.
Sur le salon déjà, avec l’absence de bovins pour la première fois depuis 1964, décidée par les acteurs de l’élevage « en solidarité » avec leurs collègues touchés. Puis dans les esprits : « Les colères qui se sont exprimées ont atteint un paroxysme, on a senti toute la défiance du monde agricole vis-à-vis de l’État », souffle un proche de l’exécutif. « Tout cela sera long à réparer… »
Un temps qui manque cruellement
Et du temps, ni le gouvernement (déjà en quasi-pré-campagne présidentielle et à l’agenda parlementaire surchargé), ni le monde agricole (aux prises avec une chute sans précédent de nos productions) n’en ont… Après trois hivers de mobilisations toutefois, les routes sont partiellement dégagées. Les tracteurs sont rentrés dans les fermes et les syndicats ont levé le pied, adoucis par la promesse d’une « loi d’urgence agricole », annoncée par le Premier ministre en janvier.
Mais sa rédaction a pris du retard, son examen n’est plus attendu qu’à l’été… Si tout va bien. Et qu’en attendre, alors que deux précédents textes, votés dans la souffrance en 2025, ne sont encore que partiellement appliqués ?
L'épuisement des agriculteurs
« Je ne sais plus quoi penser, je n’ai plus envie de me battre, je suis juste épuisé », souffle Frédéric Arnoux, agriculteur dans l’Aisne, qui se rendra au Salon cette année avec des pieds de plomb. Les annonces glissent sur un quotidien saturé de procédures – « J’ai passé deux heures hier à remplir une enquête obligatoire, très intrusive, exigeant que je détaille tous mes gestes sur une parcelle les cinq dernières années. »
Son fils, récemment installé, a cru à un contrôle. « Il n’en a pas dormi pendant deux nuits. Notre voisin a subi neuf contrôles en huit ans… Il est tombé en dépression. Qu’on doive respecter des règles ? Bien sûr ! Mais le harcèlement : non. C’est une vraie torture. »
Deux lois, des promesses et un fossé béant
Sur le papier pourtant, le Parlement a légiféré. Depuis 2024, deux lois agricoles ont été votées. La première – la loi d’orientation pour la souveraineté alimentaire – se voulait structurante. Elle proclame l’agriculture « activité d’intérêt général majeur », fixe des objectifs de production, insiste sur l’installation et la transmission des exploitations.
Mais dans les fermes, alors que les décrets d’application tardent à venir, elle est encore perçue comme un texte sans effet. S’installer se fait avec les mêmes aides, les mêmes critères, les mêmes délais. Transmettre une exploitation relève toujours du même parcours administratif. L’accès au foncier n’a pas été simplifié.
Un décalage énorme entre le voté et le vécu
« Il y a un décalage énorme entre ce qui est voté et ce qui est vécu », résume Arnaud Rousseau, président de la FNSEA. « On a fait des lois, oui. Mais tant que les décrets ne sont pas pris, pour les agriculteurs, ça n’existe pas. » Rue de Varenne, Annie Genevard – qui s’est employée à déminer le terrain depuis des semaines – en a pleinement conscience.
« Dire que la loi n’est pas appliquée est faux. Mais il est vrai que son application est progressive, parce qu’elle suppose des textes réglementaires, des consultations, des avis du Conseil d’État… Le législateur a voulu ces consultations, qui prennent parfois des mois ! » Une mécanique illisible pour ceux qui en subissent les effets.
La loi Duplomb : des effets tangibles mais limités
La loi dite Duplomb, adoptée dans la douleur à l’été 2025 pour « lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur », a produit des effets plus tangibles, mais limités. Des arrêtés ont été publiés, relevant les seuils des bâtiments d’élevage. Un dispositif visant à les sortir de la catégorie des bâtiments industriels a été adopté au Sénat, mais attend encore l’Assemblée.
« Sur la loi Duplomb, 20 000 contributions ont été déposées, qu’il a fallu dépouiller avant d’envoyer le tout au Conseil d’État », souffle l’entourage de la ministre. « Ce n’est pas de la mauvaise volonté. C’est la mécanique institutionnelle que le Parlement a lui-même imposée ! »
La loi d'urgence agricole : une promesse déjà en retard
C’est précisément ce décalage entre les textes votés et leurs effets concrets qui a conduit l’exécutif à dégainer, en janvier, la promesse d’une loi d’urgence agricole. Un texte transitoire, destiné à produire des effets rapides là où les deux précédents s’enlisent dans le temps réglementaire. Mais les syndicats restent méfiants.
« Si c’est pour annoncer des intentions sans effets, une loi d’urgence ne servira à rien. Elle doit produire des changements visibles en quelques mois, pas en fin de quinquennat », s’agace Arnaud Rousseau.
Des chantiers urgents sur la table
Plusieurs chantiers sont sur la table. Les délais administratifs, d’abord : une autorisation environnementale, un projet de bâtiment, un ouvrage hydraulique peuvent aujourd’hui rester bloqués pendant des années, sans qu’aucun calendrier ne soit opposable à l’administration. L’eau, ensuite : des projets existent, les financements parfois, mais les études, autorisations et contentieux ralentissent tout.
« On ne voit aucune proposition », tempête Arnaud Rousseau. « Regardez ce qui se passe ! On va nous parler captages sensibles, zones humides, sage, gouvernance… Mais quand est-ce qu’on parle stockage ? Les régions ont des pieds dans l’eau, et on n’est toujours pas foutus de stocker de l’eau. Et au même endroit on va convoquer les gens pour des comités sécheresse en préfecture dans 4 ou 5 mois. »
Une loi conçue comme un outil de gestion de crise
« On ne peut pas, par une loi d’urgence, régler des problèmes structurels qui relèvent de textes européens ou de choix de long terme », reconnaît-on dans l’entourage du gouvernement – où cette loi d’urgence est conçue comme un outil de gestion de crise, davantage que comme une refonte du modèle. Un outil déjà en retard… Destiné à gagner du temps, avant le vrai débat de la présidentielle.
Les chiffres de la reconquête alimentaire
La ministre espère pouvoir en jeter, cette semaine, les bases opérationnelles. Mardi, au Salon, Annie Genevard dévoilera les conclusions des conférences de la souveraineté alimentaire – un travail lancé depuis plusieurs mois, afin d’identifier les leviers de la « reconquête » de souveraineté alimentaire, filière par filière.
Sept secteurs ont été analysés en détail, pour objectiver la déprise productive et fixer des cibles chiffrées à dix ans. En volaille de chair, par exemple, la France a perdu une part significative de son marché intérieur au profit des importations : il faut construire des poulaillers. Combien ? Où ? Avec quels financements ?
Des objectifs chiffrés ambitieux
En production laitière, l’objectif est de passer de 22 à 24 milliards de litres à l’horizon 2035, après plusieurs années de recul. En porc, des investissements lourds s’imposent pour enrayer la déprise. Et dans les grandes cultures, la France exporte certes du blé tendre, mais importe une partie de la farine issue de ce même blé, transformée en Allemagne… Comment rapatrier cette valeur ?
« Après cette première phase, nous allons lancer les travaux à l’échelle territoriale, sous l’autorité conjointe des préfets et des régions », détaille l’entourage de la ministre. Une stratégie de long terme, pensée pour dépasser la seule gestion de crise.
Un salon de transition vers 2027
« Il n’y aura pas de rupture. C’est un salon de transition – et tout le monde le sait », commente, désabusé, François Arnoux, celui qui lancera la campagne de 2027, année, il l’espère, « d’une remise à plat profonde. Il faut repartir d’une page blanche. Arrêter de mettre des pansements partout, parce que ça ne fonctionne plus. »



