L'agrivoltaïsme divise les agriculteurs français face aux défis climatiques
Agrivoltaïsme : la technologie qui divise l'agriculture française

L'agriculture française à la croisée des chemins technologiques

Confrontée au réchauffement climatique, à l'érosion de la biodiversité, à l'appauvrissement des sols et aux risques sanitaires croissants comme l'a démontré la récente épizootie de dermatose nodulaire contagieuse touchant les bovins français, l'agriculture nationale se trouve dans l'obligation impérieuse de réinventer son modèle. Dans un contexte de compétition internationale accrue, la robotisation, l'intelligence artificielle, les nouvelles semences, les images satellitaires et l'agrivoltaïsme émergent comme des solutions technologiques prometteuses pour construire une agriculture plus durable et résiliente.

Une technologie qui "pullule" dans les campagnes

Isabelle Moquet décrit avec inquiétude les projets qui "pullulent" dans sa région du sud de la Vienne, territoire traditionnellement dédié à l'élevage et relativement isolé. Éric Duputier évoque quant à lui "7 000 hectares de programmes sur la seule communauté de communes". Ces deux agriculteurs militants siègent au bureau des Prés survoltés, une association locale farouchement opposée au développement de l'agrivoltaïsme. "On prétend que cette technologie va sauver l'agriculture et le climat, or elle ne fera ni l'un ni l'autre", tempêtent-ils avec conviction.

Un cadre légal récent mais contesté

Apparue dans les années 2010, cette forme de production électrique combine, comme son nom l'indique clairement, activité agricole et production photovoltaïque. Concrètement, une entreprise spécialisée loue des terres à un agriculteur pour y installer des panneaux solaires surélevés à quelques mètres du sol, permettant la poursuite des activités d'élevage ou de culture en dessous. La pratique a été officiellement encadrée par la loi Aper en 2023, qui stipule notamment que l'activité agricole doit rester la source principale de revenus et que les panneaux ne peuvent couvrir plus de 40% des surfaces exploitables.

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Cyrille Bouhier de L'Ecluse, directeur du développement agricole et des relations territoriales chez Photosol, une société initialement spécialisée dans le photovoltaïque, estime que "la loi a permis de rassurer les différents acteurs". Il précise : "Aujourd'hui, ce sont essentiellement des agriculteurs qui nous contactent. Nous comptons environ 200 projets en cours." Pour ce professionnel, les avantages sont multiples : "L'agrivoltaïsme diversifie les revenus, protège les exploitations et facilite la transition énergétique."

Agriculteur ou gardien de parcs photovoltaïques ?

Isabelle Moquet et Éric Duputier proposent une lecture radicalement différente : "Cela apporte de l'argent ponctuellement à quelques exploitants au détriment des autres, créant, de fait, une distorsion de concurrence." Ils perçoivent surtout une "transformation du métier, d'agriculteur à gardien de parcs photovoltaïques", ajoutant que "les animaux sous les panneaux servent d'alibi".

La question cruciale du maintien des rendements agricoles reste au cœur des préoccupations. La législation autorise une baisse maximale de 10% par rapport aux parcelles traditionnelles. Cyrille Bouhier de L'Ecluse cite une étude récente menée par Photosol avec l'Inrae sur trois ans, qui "montre qu'avec un taux de couverture des panneaux à 50%, soit plus que ce que la loi autorise, on observe un maintien de la pousse d'herbe". Cependant, d'autres recherches de l'Inrae signalent des baisses de rendement significatives, soulignant l'importance cruciale d'évaluer précisément ces impacts et de mettre en place des contrôles rigoureux.

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Des paysages ruraux transformés

Particulièrement développé dans la "diagonale du vide", ces territoires peu peuplés où les agriculteurs cherchent activement à diversifier leurs revenus, l'agrivoltaïsme est également accusé de dégrader irrémédiablement les paysages traditionnels. "On abîme les prairies, on rase des haies, on amenuise la biodiversité…", s'insurge Isabelle Moquet avec véhémence. Le représentant de Photosol répond que "nos projets répondent à des critères environnementaux stricts visant à minimiser ces impacts et les rendre acceptables", reconnaissant cependant que "il nous est déjà arrivé d'en arrêter certains, faute d'avoir convaincu".

La bataille des prix de l'électricité

La question fondamentale de l'utilité de cette électricité supplémentaire divise également les protagonistes. Éric Duputier estime fermement que "la France n'en a pas besoin et en produit déjà trop", rappelant qu'"en 2024, notre balance était largement positive avec 96 térawatts exportés (16% de la production), dont une partie à perte !"

De son côté, Cyrille Bouhier de L'Ecluse exprime des inquiétudes concernant les futurs tarifs garantis par la Commission de régulation de l'énergie, dont l'annonce officielle a été reportée à plusieurs reprises. C'est probablement dans ce domaine précis, celui des prix de l'électricité proposés par l'État - suffisamment attractifs ou non - que la bataille idéologique et économique autour de l'agrivoltaïsme trouvera son dénouement et son arbitrage final.