La photographe Anne-Lise Broyer, figure discrète mais influente de la scène contemporaine, livre une réflexion profonde sur son art dans un entretien récent. « J’ai l’impression de manier la photographie comme on manie la langue », confie-t-elle, évoquant une pratique qui oscille entre le documentaire et la poésie. Son travail, souvent qualifié d'hybride, mêle images d'archives, prises de vue personnelles et textes, créant des récits fragmentés qui interrogent notre perception du réel.
Une œuvre entre archive et création
Anne-Lise Broyer puise dans des sources variées : photographies de famille, cartes postales anciennes, images trouvées. Elle les assemble, les retravaille, les associe à ses propres clichés. « Je cherche à créer des correspondances, des échos entre des époques et des lieux différents », explique-t-elle. Cette méthode, proche du collage, donne naissance à des séries comme « Les Jours de la semaine » ou « La Chambre des merveilles », où le temps semble suspendu.
Son approche, bien que résolument contemporaine, s'ancre dans une tradition de la photographie narrative. Elle cite volontiers les surréalistes, mais aussi des cinéastes comme Chris Marker ou Agnès Varda. « La photographie n'est jamais un objet isolé ; elle fait partie d'un flux, d'une conversation avec d'autres images », insiste-t-elle.
Une plongée dans la saturation visuelle
Dans un monde submergé d'images, Anne-Lise Broyer propose une expérience plus lente et réflexive. « Nous sommes noyés sous un flot d'images, mais nous les regardons à peine », déplore-t-elle. Son travail invite à une attention renouvelée, à une lecture patiente des détails et des silences. Pour elle, la photographie n'est pas un simple enregistrement du réel, mais une construction subjective, une « langue » qui permet de dire l'indicible.
Cette démarche a séduit de nombreux commissaires d'exposition. Ses œuvres ont été montrées au Jeu de Paume, au Centre Pompidou, ainsi que dans des festivals comme Les Rencontres d'Arles. Elle a également publié plusieurs livres, dont « L'Usage du monde » (2018) et « Atlas des nuages » (2021), qui témoignent de sa recherche constante de nouvelles formes narratives.
Un engagement pour une photographie durable
Au-delà de l'esthétique, Anne-Lise Broyer défend une photographie éthique et durable. Elle privilégie les tirages argentiques, les éditions limitées, et travaille souvent avec des papiers recyclés. « Il faut repenser notre rapport à la production d'images, à leur circulation. Chaque image a un coût, écologique et symbolique », affirme-t-elle. Cette conscience écologique imprègne également ses sujets : elle documente les paysages menacés, les traces du passage humain sur la nature.
Son dernier projet, « Rivages », explore les côtes bretonnes et normandes, confrontant l'érosion naturelle à l'empreinte touristique. « Je veux montrer la beauté fragile de ces lieux, mais aussi les cicatrices que nous y laissons », dit-elle. Ce travail, présenté en 2024 à la galerie Les Filles du Calvaire, a été salué par la critique pour sa poésie mélancolique.
La photographie comme langage universel
Pour Anne-Lise Broyer, la photographie transcende les frontières. « Elle permet de communiquer au-delà des mots, des cultures. C'est une langue que tout le monde peut apprendre à lire », estime-t-elle. Cette conviction la pousse à animer des ateliers pour des publics éloignés de l'art, comme des migrants ou des personnes âgées. « Donner la possibilité de s'exprimer par l'image, c'est redonner du pouvoir à ceux qui sont souvent invisibles », conclut-elle.
L'entretien se termine sur une note d'espoir : « Dans cette mer d'images, il y a encore des îles où l'on peut s'arrêter, réfléchir, rêver. » Une invitation à plonger, mais avec lucidité.



